Yuval Noah Harari : « Les Européens doivent prendre des décisions cruciales pour l’avenir du continent »

TRIBUNA

Yuval Noah Harari : « Les Européens doivent prendre des décisions cruciales pour l’avenir du continent »

« N’attendez pas. Sortez. Allez voter », exhorte l’historien, pour qui les décisions des électeurs européens concernent « l’humanité dans son ensemble ».

Les pires crimes de l’histoire ont été pour la plupart commis non par haine mais par indifférence. Ils ont été engendrés par des gens qui auraient pu faire quelque chose mais qui n’ont pas même pris la peine de lever le petit doigt. L’indifférence tue. Peut-être que votre indifférence ne vous tuera pas, vous, mais il est probable qu’elle tuera quelqu’un d’autre.

Certaines personnes ne prennent pas la peine de voter aux élections européennes parce qu’elles pensent qu’une voix ne change rien. C’est faux. Certes, votre voix ne modifiera pas l’équilibre des forces au Parlement européen mais, à coup sûr, elle vous changera, vous. Il est important d’entretenir son cœur en prenant régulièrement une position morale. Faute de quoi le cœur durcit et s’ossifie, et la prochaine fois que vous devrez vous battre pour quelque chose – pas nécessairement dans les urnes –, il vous sera plus difficile de le faire.

D’autres justifient leur indifférence en prétendant que « tous les camps se valent ». Ce n’est pas vrai. Même quand ils sont mauvais, il est rare qu’ils le soient tous au même point. Souvent, dans l’histoire, ce ne sont pas des bons et des méchants qui s’affrontent mais des mauvais et des pires encore. On pourrait remplir une encyclopédie entière avec les crimes des Alliés au cours de la seconde guerre mondiale, les horreurs du régime soviétique, le racisme de l’Empire britannique et les injustices de la société américaine. Il n’en reste pas moins qu’à l’époque, il était quand même mieux de soutenir les Alliés que de rester indifférent en disant : « Peu importe qui l’emporte, ils ne valent pas mieux les uns que les autres. » En 1933, de nombreux Allemands ne prirent pas la peine d’aller voter. « Qu’est-ce que ça peut faire ? se disaient-ils. Les politiciens sont tous les mêmes. » Eh bien non. Certains sont pires que d’autres.

« Ceux qui attendent que se présente l’option parfaite pour prendre la peine de sortir de chez eux et de prendre position continueront à attendre jusqu’à la fin des temps »

Et même, dans la plupart des cas, il existe des politiciens vraiment honnêtes. L’argument selon lequel « tous les politiciens sont les mêmes, ils sont tous corrompus, ce sont des menteurs » est généralement brandi par le plus corrompu de tous. Il, ou elle, cherche à excuser ses propres vices en les faisant passer pour universels. Ne vous laissez pas prendre à ce piège.

L’Union européenne a apporté la paix à l’Europe et la stabilité au monde entier. Mais elle est aujourd’hui en crise. Les Européens doivent donc prendre des décisions morales cruciales, qui façonneront l’avenir non seulement de leur continent, mais de l’humanité dans son ensemble. Ceux qui restent indifférents sont ceux qui ont perdu leur boussole morale. Et ceux qui attendent que se présente l’option parfaite pour prendre la peine de sortir de chez eux et de prendre position continueront à attendre jusqu’à la fin des temps.

N’attendez pas. Sortez. Allez voter.

Pour qui voter ? Il ne me revient pas de recommander des partis ou des candidats en particulier. Mais je voudrais vous dire ceci : la prospérité et la survie de l’humanité au XXIe siècle dépendront de la mise en place d’une coopération régionale et mondiale efficace. Seule une telle coopération peut empêcher les conflits nucléaires, enrayer le changement climatique et réglementer des technologies disruptives comme l’intelligence artificielle (IA) ou la bio-ingénierie. Donc votez pour des partis qui encouragent la coopération régionale et mondiale.

Gardez à l’esprit qu’aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut bâtir un mur qui protège contre l’hiver nucléaire. Ou contre le réchauffement climatique. Et aucun pays ne peut réglementer seul l’IA et la bio-ingénierie, puisque aucun ne contrôle la totalité des chercheurs et ingénieurs du monde. Songez par exemple à la mise en œuvre d’expériences d’ingénierie génétique sur des humains. Chaque pays va dire : « Nous ne voulons pas mener de telles expériences, nous sommes du côté des gentils. Mais comment savoir si nos rivaux ne le font pas ? Nous ne pouvons nous permettre de prendre du retard. Aussi devons-nous le faire avant eux. » La seule solution pour empêcher des compétitions aussi catastrophiques ne consiste pas à construire des murs, mais à construire la confiance entre pays, le genre de confiance qui existe aujourd’hui entre la France et l’Allemagne – et qui apparaissait comme un rêve inaccessible il y a seulement soixante-dix ans.

Certains politiciens continuent pourtant de prétendre qu’il existe une contradiction inhérente entre mondialisme et nationalisme, et exhortent les gens à lâcher le premier pour le second. C’est une erreur fondamentale. Il n’y a aucune contradiction entre nationalisme et mondialisme. Car le nationalisme, ce n’est pas haïr les étrangers, c’est s’occuper de ses compatriotes. Et au XXIe siècle, si vous voulez protéger la sécurité et la prospérité de vos compatriotes, vous devez coopérer avec des étrangers. Par conséquent un vrai nationaliste devrait aussi être mondialiste.

Ce qu’être mondialiste veut dire

Le mondialisme ne signifie pas l’abandon de toutes les loyautés et traditions nationales, pas plus qu’il ne signifie ouvrir les frontières à une immigration illimitée. Il signifie deux choses beaucoup plus modestes et raisonnables :

En premier lieu, il postule un engagement à respecter certaines règles mondiales. Ces règles ne nient pas le caractère unique de chaque pays ni la loyauté que la population doit à sa nation. Les règles mondiales ne font que réguler les relations entre pays. La Coupe du monde de football en fournit un bon exemple. La compétition oppose de nombreux pays, et les gens manifestent souvent une loyauté farouche à l’égard de leur équipe nationale. Mais ce championnat offre aussi un impressionnant spectacle d’harmonie mondiale. La France ne pourrait pas jouer contre la Croatie si Français et Croates ne se mettaient pas au préalable d’accord sur les mêmes règles du jeu. Il y a mille ans, il était hors de question de faire venir des gens de France, de Croatie, d’Argentine et du Japon pour disputer des matchs en Russie. Et quand bien même vous auriez réussi à les y rassembler, ils ne seraient jamais tombés d’accord sur les mêmes règles. Mais aujourd’hui nous sommes capables de le faire. C’est le mondialisme en action. Si vous aimez la Coupe du monde de foot, vous êtes un mondialiste.

« L’Union européenne a instauré une coopération entre des centaines de millions de personnes. Elle a créé l’harmonie sans imposer l’uniformité »

Le second principe du mondialisme est qu’il faut parfois faire passer les intérêts mondiaux avant les intérêts nationaux. Pas toujours, mais parfois. Par exemple, pour la Coupe du monde de football, les équipes nationales s’engagent à ne pas prendre de substances illégales pour améliorer leurs performances. Certes, vous pourriez sans doute gagner la coupe en droguant vos joueurs, mais vous vous en abstenez parce que si vous le faisiez, d’autres vous imiteraient, la Coupe du monde se transformerait en compétition de biochimistes, et le football serait perdu.

Comme dans le football, nous devons, dans le domaine économique, équilibrer les intérêts mondiaux et nationaux. Même dans un monde globalisé, la plus grande partie des impôts que vous payez continuera à assurer les soins de santé et l’éducation des citoyens de votre propre pays. Mais, parfois, les pays peuvent décider conjointement de ralentir leur développement économique et technologique afin d’éviter des catastrophes écologiques ou la propagation de technologies dangereuses.

L’Union européenne représente jusqu’ici la tentative la plus réussie de l’histoire pour trouver le bon équilibre entre intérêts nationaux, régionaux et mondiaux. Elle a instauré une coopération effective entre des centaines de millions de personnes – sans pour autant leur imposer un gouvernement, une langue ou une nationalité unique. Elle a créé l’harmonie sans imposer l’uniformité. Si l’Europe est capable d’enseigner au reste du monde comment promouvoir l’harmonie sans l’uniformité, l’humanité a d’excellentes chances de prospérer au cours du prochain siècle. Si l’expérience européenne échoue, comment espérer que le reste du monde réussira ?

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Yuval Noah Harari est spécialiste de l’histoire militaire et médiévale, et l’auteur d’un ouvrage devenu un best-seller mondial, « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » (Albin Michel, 2015), et de « 21 leçons pour le XXIe siècle », Albin Michel, 2018). Il s’intéresse tout particulièrement aux connaissances et aux aptitudes qui ont permis à l’homme d’accélérer son développement à différents moments de l’histoire, et aux risques dont sont porteuses ces évolutions.

Yuval Noah Harari (maître de ¬conférences à l'Université hébraïque de ¬Jérusalem)

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