Violences policières : l’exercice d’équilibriste du gouvernement

Violences policières : l’exercice d’équilibriste du gouvernement

La brutale agression d’un producteur de musique par des policiers vient s’ajouter à l’évacuation d’un camp de migrants à Paris, et au texte de loi très critiqué sur la « sécurité globale ».

« Appelez la police ! » Cinq jours après les faits, Michel Zecler raconte face à la caméra la brutale agression dont il a été victime dans son propre studio de musique du 17e arrondissement de Paris et la façon dont il a appelé à l’aide les forces de l’ordre. Mais la police est déjà là. Ce sont trois de ses membres, un brigadier et deux gardiens de la paix, qui rouent de coups cet homme noir, producteur de musique, en proférant selon lui des propos racistes.

Les images glaçantes de cette violence débridée, révélées dans une enquête du site d’information Loopsider, ont provoqué un électrochoc politique, jeudi 26 novembre.

Déjà accusé de s’en prendre aux libertés publiques à travers la proposition de loi sur la sécurité globale votée à l’Assemblée nationale mardi, l’exécutif doit faire face à une accumulation d’affaires de violences et d’abus policiers, notamment avec l’intervention controversée pour évacuer un camp de migrants place de la République à Paris lundi soir, dont les images ont provoqué des haut-le-cœur au sein même de sa majorité.

Signe du malaise ambiant, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a été dépêché au 20 heures de France 2, jeudi soir, pour faire passer un message d’apaisement. Une gageure pour le principal porte-drapeau de la politique sécuritaire du gouvernement ces dernières semaines. Et un exercice d’équilibriste pour donner l’impression de ne rien céder sur le fond et « en même temps », selon l’expression chère à la Macronie, opérer une prudente retraite.

Revirement
Le ministre a ainsi condamné fermement les violences perpétrées à l’encontre du producteur de musique, estimant que les policiers impliqués « avaient sali l’uniforme de la République ». Il a également publié le rapport de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) sur les événements de la place de la République qui pointent des violences illégitimes commises notamment par un commissaire divisionnaire. Le document ne remet cependant pas en cause la stratégie globale, dont M. Darmanin a assumé la responsabilité.

Le préfet de police de Paris, Didier Lallement, autorité de tutelle dans les deux affaires, a été épargné et restera en poste pour le moment. Quant à l’article 24 de la proposition de loi sur la restriction de la diffusion d’images de policiers, qui concentre les critiques des associations de défense des libertés publiques et des rédactions de l’ensemble des médias en France, Gérald Darmanin a assuré qu’il ne serait pas retiré… Tandis que le premier ministre, Jean Castex, annonçait quelques minutes plus tôt qu’une commission de réécriture du texte serait mise en place.

Ce revirement qui ne dit pas son nom ne doit rien au hasard. « Le président verrait d’un très bon œil que cela s’apaise très vite », confiait son entourage, quelques heures avant les concessions du ministre de l’intérieur sur France 2.

Depuis une semaine, Emmanuel Macron sent monter la pression. Il reçoit quantité de messages d’interlocuteurs de tout bord, y compris parmi les élus locaux, s’inquiétant de ce que l’opposition de gauche qualifie de « dérive liberticide » du pouvoir. « C’est en train de monter de partout, même à droite. Ces questions cassent tous les clivages traditionnels », souligne un proche du chef de l’Etat. Les messages outrés de stars à l’audience mondiale, comme les joueurs de football de l’équipe de France Kylian Mbappé et Antoine Griezmann, après la vidéo de Loopsider, n’ont pas échappé aux conseillers du Château.

La stratégie et le dispositif politique ont pourtant été validés par le locataire de l’Elysée lui-même. Ces dernières semaines, les macronistes se disaient satisfaits de l’action de Gérald Darmanin, dont la mission reste d’« incarner une ligne dure à l’intérieur », selon un proche de M. Macron. En se fondant sur les sondages, ils se réjouissaient que les positions fermes du disciple de Nicolas Sarkozy soient plébiscitées par une majorité de l’opinion. Ce qui permet au chef de l’Etat de contrer les critiques envers une supposée faiblesse sur les sujets régaliens.

Demande autoritaire
Depuis la rentrée, l’activisme de Gérald Darmanin, conjugué à une actualité chargée sur le plan régalien, entre le projet de loi contre les séparatismes, la prolongation de l’état d’urgence sanitaire et les attentats successifs, tend cependant à faire pencher franchement à droite la balance gouvernementale.

« Darmanin fait du Sarkozy. Je ne sais pas s’il a la bénédiction d’Emmanuel Macron, mais je pense que ça peut le gêner », s’inquiète un dirigeant de la majorité. L’Elysée aimerait pouvoir mettre en avant ses figures de gauche afin de paraître plus équilibré. Mais, depuis l’attentat contre Samuel Paty, la demande sociale du pays est autoritaire. Raison pour laquelle l’exécutif affiche une fermeté de tous les instants en multipliant les conseils de défense. « Le versant défensif du discours des Mureaux [lors duquel Emmanuel Macron a détaillé, vendredi 2 octobre, son plan d’action pour lutter contre les séparatismes] est plus prégnant et fort car il répond à ce besoin-là », convient un proche d’Emmanuel Macron.

Mais l’Elysée craint que, cette fois, le curseur ait été placé trop loin. « L’opinion suit Darmanin donc oui, il apporte. Mais l’image générale que cela renvoie, avec Macron présenté en ennemi des libertés, ça, cela ne va pas », tranche un conseiller, inquiet que cette présentation brouille l’image du chef de l’Etat. « Après avoir été accusé d’être trop libéral, il ne faudrait pas que le président se retrouve accusé d’être liberticide », grimace un ministre, fidèle de la première heure. Comme si l’offensive sécuritaire, que M. Macron a lui-même adoubée, allait trop loin. Avec une créature en passe d’échapper à son maître…

Cette « dérive liberticide », en tout cas, irrite au sein même du gouvernement et de la majorité. Après leur désaccord sur l’emploi du terme « ensauvagement », le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, s’est encore démarqué de M. Darmanin, dimanche, en faisant entendre « sa petite musique » sur la proposition de loi « sécurité globale ». « Ma position est très claire : il n’est pas question d’interdire à des journalistes de filmer et d’informer, c’est trop important dans une démocratie », a-t-il déclaré sur BFM-TV, en appelant à « amender un certain nombre de dispositions ».

Les critiques sont jugées injustes par l’entourage de M. Darmanin. « Quand il est nommé ministre de l’intérieur, sa feuille de route, c’est de remettre du calme et de l’ordre dans la maison. De très nombreux policiers jetaient les menottes par terre et posaient leurs casques, personne ne s’en souvient. »

Cocktail détonant
L’urgence est cependant à l’apaisement. Après être resté en dehors de la polémique, le chef de l’Etat s’implique discrètement. Mardi, l’avocat Jean-Marie Burguburu, à la tête de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), et la Défenseure des droits, Claire Hédon, ont ainsi été reçus à l’Elysée par son directeur du cabinet, Patrick Strzoda, comme l’a révélé Le Figaro.

D’après les informations du Monde, les équipes du président étaient particulièrement soucieuses des dégâts à l’international provoqués par cette séquence sécuritaire. La France a notamment été morigénée par trois rapporteurs du Conseil des droits de l’homme de l’ONU au sujet de la proposition de loi. Une très mauvaise publicité au moment où Paris défend le conditionnement du plan de relance européen au respect de l’Etat de droit, notamment face à la Hongrie et à la Pologne.

Le même Jean-Marie Burguburu prendra la tête de la commission sur la réécriture de l’article 24. La CNCDH, qu’il préside depuis février, a adopté, jeudi, un avis qualifiant ce texte de « nouvelle étape de la dérive sécuritaire en France ». Une concession de nature à faire retomber la pression ? Jeudi, les syndicats de journalistes ont boycotté une invitation du premier ministre à les rencontrer, après l’interdiction par la préfecture d’un défilé prévu samedi à Paris, en opposition à la proposition de loi sur la sécurité globale. Trois jours plus tôt, la rencontre entre des représentants de la presse et M. Darmanin avait déjà tourné court, obligeant M. Castex à monter de nouveau en première ligne.

L’agression des policiers contre le producteur de musique, révélée jeudi, n’a fait qu’ajouter un élément de plus à ce cocktail détonant. Elle a aussi modifié le rapport de force dans l’entourage d’Emmanuel Macron, où certains ont exprimé pour la première fois à haute voix leur gêne. « Assez de ces scènes choquantes ! », a dénoncé Stéphane Séjourné, conseiller de l’Elysée, jeudi, sur Twitter, en pressant le préfet de police de Paris, Didier Lallement, de « faire en sorte que ceux qui font respecter la loi la respectent eux-mêmes ». Un autre conseiller du chef de l’Etat a convoqué une curieuse analogie, qui résume le pouvoir et le danger des images en politique : « Cette vidéo, on dirait le Chili sous Pinochet ! »

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