Rues désertes, commerces vides… En Argentine, l’économie plombée par l’absence de touristes étrangers

Rues désertes, commerces vides… En Argentine, l’économie plombée par l’absence de touristes étrangers

Certains quartiers de la capitale Buenos Aires ont été chamboulés par un an et demi de pandémie de Covid-19 et la fermeture des frontières aux touristes étrangers.

Toutes les tables sont dressées. Les menus plastifiés, agrémentés de photos de roboratives escalopes panées à la napolitaine ou grillades de viande, reposent à l’entrée du restaurant, où un rabatteur fait le guet, les mains dans le dos. A l’heure du déjeuner, un chanteur se hisse sur une estrade au fond de la terrasse – chauffée pendant l’hiver austral – et entonne l’un des tangos les plus connus de Carlos Gardel, Por una cabeza (1935) : « Si elle m’oublie/qu’importe de perdre/mille fois la vie/pourquoi vivre ? » La salle est vide.

« Ça va mal. 80% de notre clientèle était étrangère, avec une majorité de Brésiliens. Sur quinze employés, j’ai pu garder sept personnes », rapporte Federico Mugnay, à la tête de La Vieille Rôtisserie, l’un des restaurants de la rue du Caminito, à La Boca. Ce quartier de Buenos Aires, la capitale de l’Argentine, a été chamboulé par presque un an et demi de pandémie de Covid-19 et la fermeture des frontières aux touristes étrangers. Seule une ouverture-pilote aux pays limitrophes, circonscrite à la capitale et sa région, a été lancée le 30 octobre 2020, avant d’être suspendue le 25 décembre suivant à cause de l’arrivée du variant Gamma (ou P1).

Auparavant, cet îlot touristique livrait la quintessence de la carte postale portègne : d’anciennes maisons de migrants européens, aux tôles pétillant de couleurs, converties en commerces ; des danseurs de tango virevoltant sur les pavés ; des boutiques de souvenirs débordant de fanions, maillots et tee-shirts floqués « Boca Juniors », le mythique club de football du quartier ; des rabatteurs à l’énergie foisonnante multipliant les invitations polyglottes ; un pape François en papier mâché ; le sosie du légendaire footballeur Diego Maradona.

« Mon chiffre d’affaires a baissé de moitié »
En ce jour de semaine d’août, les rideaux fermés de nombreuses échoppes bordent des rues désertes. « Maintenant, on a de la visite le week-end seulement, ce sont des touristes argentins qui redécouvrent La Boca. J’ai adapté ma carte, ajusté les prix. Mon chiffre d’affaires a baissé de moitié », reprend le restaurateur, tandis que deux couples s’installent à des tables et passent commande.

A l’entrée de son établissement, une farandole de drapeaux étrangers continue de décliner les nationalités accueillies par l’Argentine avant la pandémie. Les voisins brésiliens, chiliens et paraguayens étaient, dans l’ordre, les visiteurs les plus nombreux, et leurs dépenses participaient aux 10 % du produit intérieur brut du pays que représentait le secteur touristique, en 2018, selon l’organisation professionnelle World Travel and Tourism Council.

Surtout, dans un pays chroniquement en quête de dollars – actuellement précieux pour le remboursement de la dette de 45 milliards de dollars (38,2 milliards d’euros) contractée auprès du Fonds monétaire international, encore en négociation – le tourisme était, en 2018, le quatrième secteur insufflant des devises étrangères. Alors que, cette même année, l’Argentine plongeait en récession, l’industrie touristique gardait la tête hors de l’eau, avec une croissance de 1,6 %. Signe de cet essor prometteur, la capitale déployait alors des incitations fiscales ciblées et renforçait son arsenal de communication à destination du public français, entre autres.

« Sorry, we are closed » : au Caminito, à l’étage d’une galerie marchande bigarrée, la boutique Dulce de Leche a actualisé la pancarte apposée sur sa porte vitrée. A l’intérieur, les étagères qui accueillent en temps normal les produits à base de la confiture de lait chérie des Argentins sont dépouillées. Des tabourets prennent la poussière. Qui, dans ce quartier populaire de Buenos Aires, avec une économie au ralenti, un taux d’inflation de 29 % depuis le début de l’année et 42 % de taux de pauvreté, irait s’offrir une gourmandise pensée pour le porte-monnaie des touristes ?

« Pas de plan de relance »
Au mois de mai, l’Association des hôtels de tourisme de la République argentine comptabilisait 85 000 emplois formels détruits dans le secteur. « Moi, j’occupe l’espace, ça me fait du bien de jouer et de sortir de chez moi », se résigne Miguel Yofre, en installant sur ses genoux son bandonéon, instrument proche de l’accordéon et pièce-maîtresse du tango. Perché sur une estrade, au fond de la galerie, il surplombe un public fantôme. A ses pieds, il a déposé un chapeau qui récoltera 15 % de ce qu’il recevait auparavant, grâce aux visiteurs locaux.

Le ciel aussi a été vidé. Selon l’Association du transport aérien international (IATA), plus de 100 liaisons ont été perdues sur les 237 que comptait le pays avec le reste du monde, et 21 000 emplois, directement ou indirectement liés au transport aérien, sont menacés en Argentine. Différentes compagnies, parmi lesquelles Emirates ou Alitalia, ont suspendu leurs vols avec la capitale. Tandis que seuls les citoyens et résidents peuvent franchir les frontières argentines, fin juin, le gouvernement a abaissé de 2 000 à 600 la jauge quotidienne de passagers entrants – quota partiellement relevé depuis –, accélérant la pression sur les compagnies aériennes.

Ces dernières restrictions représentent « un échec et une irresponsabilité de la part du gouvernement », dénonce Peter Cerda, vice-président de l’IATA pour la région Amériques. « Les quotas ne reposent sur aucune base scientifique », estime-t-il, critiquant « le manque de dialogue » avec les autorités et « l’imprévisibilité » des plans de vols. Selon le gouvernement, cette politique visant à contrer le variant Delta du SARS-CoV-2 a permis de maîtriser sa diffusion dans le pays. « L’Argentine s’isole. (…) Il n’y a pas de plan de relance ni de plan pour l’été [de décembre à mars] », regrette Peter Cerda.

Début août, alors que de nombreux Argentins coincés à l’étranger tentaient encore de regagner leur pays, le gouvernement a ouvert la porte à une reprise du tourisme régional à partir du 6 septembre, avec l’accueil de touristes chiliens et uruguayens. « Tout est flou », soupire pourtant Emilio Zocca, à la tête de l’agence de voyage Esteros Viajes. « D’autant que la clientèle européenne prévoit ses voyages au moins quatre ou cinq mois à l’avance », remarque celui dont le chiffre d’affaires a chuté de 100 % en un an et demi.

Une série d’aides ont été déployées, notamment pour le versement des salaires. « Mais cela reste faible et je me sens abandonné. Je dois quand même puiser dans ma trésorerie pour payer mes six employés, de qui je ne peux, de toute façon, pas me séparer », relève le voyagiste, alors que l’interdiction de licencier pour raison économique, mise en place au début de la pandémie, court jusqu’à la fin de l’année.

« Nous sommes prêts à recevoir les touristes. On a besoin du tourisme ! On ne peut pas se permettre de prendre la décision de tout fermer, comme si on était un pays riche », tempête l’entrepreneur, qui se tient prêt pour l’éventuelle reprise en formant son personnel. Depuis son complexe gastronomique et culturel bariolé de Caminito, Nuevo Encuentro, Esteban Medina s’accroche, lui aussi, à l’espoir d’une réouverture.

« Le printemps arrive, ça va aider à faire reculer la pandémie », veut-il croire. « Je rencontre des serveurs pour des entretiens d’embauche, mais je ne m’engage pas », confie-t-il en mimant un rapide mouvement de balancier contraint, l’air de se demander s’il peut se lancer. « Cela a été très, très difficile d’arriver jusque-là sans faire faillite. C’est le tourisme interne avec les vacances d’hiver [au mois de juillet] qui m’a permis de respirer », reconnaît-il, alors que les Argentins, échaudés par les restrictions sanitaires entourant les voyages internationaux, se sont tournés vers les destinations locales.

Placide, l’entrepreneur dit comprendre les mesures restrictives : « C’est douloureux, oui, mais c’est pour la bonne cause. » « On est prêts à accueillir les touristes étrangers. S’il vous plaît, faites que le variant Delta n’avance pas ! », implore-t-il, précisant avoir épuisé les derniers pesos de sa trésorerie. Il est 13 h 30 et dans son restaurant, seul un couple de touristes argentins s’est attablé, devant une chanteuse de tango, une de plus faisant front à un public quasiment inexistant.

www.prensa.cancilleria.gob.ar es un sitio web oficial del Gobierno Argentino