« On ne peut pas se projeter » : les vignerons argentins pris au piège d’une inflation galopante

« On ne peut pas se projeter » : les vignerons argentins pris au piège d’une inflation galopante

La consommation interne et les exportations affichent des indicateurs positifs. Cependant, avec la hausse des prix et un taux de change à deux vitesses, le secteur peine à en tirer bénéfice.

Vertige horizontal, les arbrisseaux, ramassés et secs en cet hiver austral, s’étirent sur 650 hectares le long de chemins caillouteux, arrêtés seulement par la cordillère des Andes et ses sombres courbes mousseuses. « Les vignobles hibernent, ensuite, ils pleureront », prévoit Mariana Onofri, productrice, en référence à la sève qui perlera au printemps, saison pendant laquelle les grappes poindront sur les 2 hectares qu’elle loue à The Vines of Mendoza, dans le centre-ouest de l’Argentine. La principale région viticole du pays – cinquième producteur mondial – a fait de ses puissants malbecs son empreinte nationale à travers le monde et continue de convaincre à l’étranger.

En février, selon un rapport de Bodegas de Argentina, chambre représentant le secteur, les exportations totales de vin, en volume, augmentaient de près de 24 % en comparaison à 2019, sur un marché hautement compétitif, la tendance de la consommation mondiale des dernières décennies étant à la décrue.

Sur le marché interne aussi – où s’écoulent les trois quarts environ des torrontés, cabernet franc, pinot noir et autres cépages cultivés en Argentine –, les indicateurs soufflent un vent favorable : tandis que la consommation mondiale fléchit, les Argentins, isolés pendant de longs mois, se sont tournés vers le vin. La consommation a grimpé de près de 10 % entre 2019 et 2021. Dans ce pays pourtant très friand de bière, le rebond – qui retrouve les niveaux de 2017, avant la récession enclenchée en 2018 – a notamment été impulsé par les bouteilles de moyen et haut de gamme.

« Une autre année de perdue »
« En 2021, mes ventes ont augmenté de 30 % par rapport à l’année dernière, mes exportations aussi », abonde Mariana Onofri, depuis le pied des Andes écrasées par la brume. Et pourtant, malgré cette avalanche d’indicateurs positifs, son sourire reste contraint. « Cela peut sembler incroyable, mais ma rentabilité est quasiment nulle », constate-t-elle, à l’instar de nombreux vignerons à la peine, pris dans la tourmente complexe malmenant l’économie argentine : une inflation galopante, un taux de change à deux vitesses et une navigation à vue.

« En 2021, on aura sûrement une autre année de perdue pour l’investissement et la croissance », anticipe, alarmiste, une projection de Bodegas de Argentina, dont Francisco Do Pico est le vice-président : « [En 2020], le prix du vin sur le marché argentin était trop bas. S’il a augmenté cette année, cela reste encore trop faible pour que les vignerons s’y retrouvent. » L’année dernière, et jusqu’au mois de février 2021, le prix du vin a été encadré, afin d’endiguer l’inflation.

Celle-ci n’en est pas pour autant terrassée. Elle s’est élevée à 36,1 % en 2020. Dès le mois de juillet 2021, l’objectif annuel, établi à 29 % par le gouvernement d’Alberto Fernandez (centre gauche), a été dépassé. « Ce sont surtout les producteurs de vin en vrac qui souffrent le plus, les prix étant particulièrement bas », rapporte Francisco Do Pico, alors qu’une augmentation trop importante des tarifs pourrait faire fuir des consommateurs au budget fragilisé. Dans les supermarchés, une brique de vin rouge parmi les vins les plus vendus s’affiche à l’équivalent de 1,20 euro, au taux de change officiel. Pour une bouteille honorable, il faut débourser l’équivalent de 3 euros environ.

« On ne peut pas se projeter »
Loin des gondoles, dans les vignes, les vignerons réduisent leurs marges, avec une inflation qui pèse sur toutes les dépenses, de la main-d’œuvre en passant par l’essence des machines, les bouchons ou les caisses en carton. A l’entrée de sa bodega, la cave où s’élabore le vin, Raul Iunica a stocké des tours entières de bouteilles vides. « Elles étaient à 36 pesos [31 centimes d’euros], je les ai achetées 40 pesos, non négociable. Ce pays n’est pas possible et moi je suis un fou qui investit ici », râle le producteur.

En 2020, il a dû faire face à un manque de bouteilles, mettant en danger l’écoulement de son vin et ses ventes. La fièvre des prix à tous les étages menace ses prévisions : « On ne peut pas se projeter », confie l’entrepreneur dans un vif geste des mains symbolisant un horizon collé aux yeux. Planches de fromage ou empanadas avec dégustation de vin payante : comme de nombreuses bodegas, celle de ce producteur vivait également du tourisme, notamment international, un manque à gagner depuis la fermeture des frontières, en mars 2020.

« Les exportations sont bonnes, mais le taux de change non actualisé nous affecte », renchérit Maximiliano Hernandez Toso, président de Wines of Argentina, organisme qui promeut le vin argentin à l’international, vendu en premier lieu aux Etats-Unis, en bouteilles ; et à la Chine, en vrac.

Afin de prévenir une dévaluation du peso, elle-même génératrice d’inflation, le gouvernement argentin a, depuis son arrivée au pouvoir, en décembre 2019, poursuivi et renforcé le contrôle des changes. Un dollar valait 100 pesos, fin août. Une équation jugée factice par les acteurs de l’économie qui se réfèrent au marché informel, selon un taux de change parallèle, de 180 pesos pour 1 dollar. « Or, tous les prix sont dollarisés [à la valeur du marché parallèle], la cave qui élabore mon vin me transmet les factures en dollars ! », rapporte Mariana Onofri, tandis que ses exportations sont encaissées selon le taux officiel, moins avantageux pour elle. Dans le même temps, le matériel essentiel à la vinification, non fabriqué en Argentine, comme les tonneaux, doit être acheté avec de frêles pesos convertis en dollars, compliquant encore davantage ces comptes.

« Exporter est aujourd’hui peu rentable »
« Une option serait de répercuter l’inflation argentine sur les prix à l’exportation, mais on risquerait de perdre nos clients. Du coup, exporter est aujourd’hui peu rentable », observe Maximiliano Hernandez Toso. Mais ces acrobaties monétaires n’ont rien de nouveau. Et la rentabilité s’essouffle depuis 2014 environ, selon l’organisme. « Nous sommes dans une crise permanente, il faut avoir beaucoup plus la tête dans les chiffres et les montages financiers que dans le vin quand on est producteur », remarque Maria Laura Ortiz, cofondatrice du Club des femmes professionnelles du vin. « On rame dans du dulce de leche », résume, avec une patience très argentine, Mariana Onofri, en allusion à la texture gluante de la confiture de lait prisée dans le pays. Cette année, afin d’anticiper un éventuel manque de bouteilles – elle en étiquette 50 000 par an –, la productrice a passé une commande à hauteur de la totalité de ses besoins. « J’ai dû contracter un crédit, avec un taux d’intérêt à 26 % », dit-elle en soupirant.

« Le manque de financements et de crédits au long cours est un vrai problème, surtout pour la reconversion de vignobles. Les plus anciens perdent en productivité, et un nouveau plant commence à donner des résultats au bout de quatre ans », déclare Eduardo Sancho, président de Fecovita, une fédération de coopérative, regroupant 29 coopératives vinicoles et 5 000 producteurs, mastodonte qui inonde le marché argentin, le premier acteur en volume.

Sous le vaste hangar de la fédération, qui s’occupe de la mise en bouteilles et de la commercialisation, le vin déchargé des camions arrive par un dédale de tuyaux. Dans un cliquetis assourdissant, les bouteilles sont remplies par des machines jour et nuit, à une vitesse de 16 000 par heure.

Le regard tourné vers l’Asie
« Et puis, il faut lever les impôts à l’exportation », estime Eduardo Sancho. Cette taxe pèse sur l’ensemble du secteur agricole argentin et érode sa compétitivité face au concurrent chilien, entre autres. Cependant, au mois de mai, le gouvernement a annoncé la fin des impôts pour les petites et moyennes entreprises « qui exportent jusqu’à 500 000 dollars [430 000 euros] et une réduction de 50 % de cet impôt pour les exportations entre 500 000 et 1 million de dollars ». Une mesure qui bénéficie à 3 790 PME exportatrices, selon le gouvernement. « Il faut aussi que l’on arrive à négocier les tarifs douaniers avec les pays où nous exportons », poursuit Eduardo Sancho. Tous les acteurs ont le regard tourné vers l’Asie, notamment vers la Chine, grande consommatrice de vin.

Sur son vignoble, Mariana Onofri arrache une branche sèche, alors qu’un frémissement de l’air annonce un vent épais, sec et puissant, propre des Andes, le zonda, qui fera bientôt rouler la poussière entre les plants. « Parfois, je me demande pourquoi je continue malgré toutes ces difficultés ? », indique la productrice. « Mais c’est une philosophie de vie et en Argentine on est très libre pour planter de nouvelles choses, pour créer », raconte celle qui se spécialise dans les cépages « peu communs », comme le malvoisie, le negroamaro ou le grenache noir. « Et puis, je suis ici, près de la nature », se réjouit-elle, en embrassant de la main la cordillère qui, ce matin-là, apporte, pour la première fois depuis des semaines, une grande nouvelle : son sommet s’est coiffé de neige, la promesse d’eau au printemps pour les vignobles.

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