« On n’achète presque plus de yaourts ni de vêtements » : les Argentins face à la spirale inflationniste

« On n’achète presque plus de yaourts ni de vêtements » : les Argentins face à la spirale inflationniste

Malgré de multiples mesures pour tenter de contenir l’inflation, celle-ci a bondi de 46,3 % en avril sur un an, laminant le pouvoir d’achat de la population. Le gouvernement et le secteur de la viande sont engagés dans une épreuve de force à propos du prix du bœuf.

Emilce Peralta ne sait pas vraiment : doit-elle glisser dans sa poche 500 pesos (4,30 euros au taux officiel) ? Un peu plus ? Ou le double ne sera-t-il toujours pas suffisant pour une course d’appoint à la supérette du quartier ? « On ne sait plus. Les prix augmentent tout le temps. C’est pénible », lâche cette employée de ménage dans le secteur public, âgée de 49 ans et mère de trois adolescents, à La Plata (60 kilomètres au sud de Buenos Aires).

Face à la folle course des prix (+ 46,3 % en avril 2021 sur un an), elle et son mari, Jorge Lorenzo, 50 ans, gendarme, font comme la majorité des Argentins depuis des années : ils bricolent et subissent. « On n’achète presque plus de yaourts ni de vêtements, c’est trop cher maintenant », remarque M. Lorenzo, tandis que la revalorisation des salaires ne suit pas le rythme de l’inflation.

Pendant l’été austral, la famille est partie une semaine en vacances. « Seulement parce qu’on nous a prêté un logement », précise le père de famille, qui, issu d’un milieu populaire, comme son épouse, ne cesse de souligner leur chance : ils ont un emploi tous les deux (11 % de la population est au chômage), leur activité est déclarée (un tiers du marché du travail est informel), et ils mangent à leur faim (42 % des Argentins vivent dans la pauvreté).

Phénomène mondial, tiré par la reprise, l’inflation devrait marquer l’année 2021. Si cette augmentation généralisée gonfle encore un peu plus les prix argentins, « ici, cela n’a rien à voir », soupire Marina Dal Poggetto, économiste et directrice du cabinet de conseil EcoGo. « On enregistre en un mois ce que va peut-être connaître le monde en une année entière, elle-même exceptionnelle », alerte-t-elle. L’Argentine et l’inflation poursuivent une vieille histoire : en moyenne, la hausse des prix annuelle s’établit à 105 %, d’après un calcul de la chambre du commerce et des services effectué en 2018, portant sur… un siècle, un chiffre gonflé par des pics de fièvre, comme en 1989 (+ 3 079 %).

Profonde méfiance envers la monnaie nationale
« Depuis plus de dix ans, l’Argentine a une inflation qui dépasse 20 %, selon nos relevés », note Matias Rajnerman, économiste et directeur du cabinet de conseil Ecolatina. La cadence s’est accélérée ces dernières années : + 47,6 % en 2018, + 53,8 % en 2019, lors de la deuxième partie de mandat du gouvernement de droite de Mauricio Macri (2015-2019). La mise à l’arrêt de l’économie, du fait de la pandémie de Covid-19, a tassé l’inflation, qui s’est élevée à 36 % en 2020. Cependant, les prix s’affolent ces derniers mois et menacent d’ores et déjà l’objectif du gouvernement d’Alberto Fernandez (centre gauche) de maintenir une inflation à 29 % pour 2021.

Fabrique à pauvreté, elle imprègne culturellement le pays, des menus des restaurants annotés au crayon à papier à l’épargne en dollars : pourquoi donc garder des pesos, dont la valeur fond comme neige au soleil ? « C’est un grand problème, car cela complique tout projet d’investissement. Il n’y a pas de valeurs de référence », remarque Marina Dal Poggetto. Structurellement sous-tendue par une profonde méfiance envers la monnaie nationale, le peso, qui se dévalue et pousse mécaniquement les prix à la hausse, l’inflation actuelle s’explique en partie par l’abondante émission monétaire, qui a permis de financer les politiques sanitaires et sociales.

« La base monétaire est deux fois plus importante comparé à octobre 2019 », relève Mme Dal Poggetto. Si de nombreux Etats ont répondu à l’urgence sanitaire en empruntant, l’Argentine demeure persona non grata sur les marchés de crédits internationaux, la restructuration de sa dette avec le Club de Paris (2,4 milliards de dollars) et le Fonds monétaire international (45 milliards) restant en suspens. Afin d’enrayer l’inflation, « il faut absolument un accord avec le FMI et un programme budgétaire efficace pour stabiliser l’économie », ajoute Marina Dal Poggetto.

Pression dévaluatrice
Dans l’immédiat, le gel du prix du gaz et de l’électricité, mis en place en 2019 sous le précédent gouvernement, a été maintenu. Les factures d’électricité ont cependant été revues à la hausse dans le grand Buenos Aires, au début du mois de mai. Les limites à l’achat de devises étrangères également instaurées sous le précédent mandat, en 2019, ont été renforcées, afin d’endiguer la pression dévaluatrice sur le peso. Où réside alors le rouage manquant qui permettrait de terrasser l’inflation ? « Le problème, c’est qu’après des années d’augmentation il est plus dur de contrôler le phénomène », explique Matias Rajnerman.

Face à une hausse des prix de 66 % en avril 2021 sur un an de la viande de bœuf, le gouvernement a engagé une épreuve de force avec le secteur agricole, en interdisant les exportations pendant trente jours, à compter du jeudi 20 mai, afin de générer une suroffre sur le marché intérieur supposée faire baisser les prix. Les producteurs de viande ont répliqué par une grève, dès le premier jour de la suspension des ventes à l’étranger. Initialement prévue pour neuf jours, elle a été reconduite jusqu’au mercredi 2 juin. « L’idée du gouvernement est désastreuse, car le pays a besoin des devises étrangères récoltées par le secteur agricole », notamment pour le remboursement de la dette, estime Marina Dal Poggetto.

Les observateurs s’accordent sur le fait qu’il s’agit d’une mesure plus politique qu’économique pour le gouvernement, qui s’accroche à un produit phare de la culture argentine. Entrecôte, rosbif, steak haché : une liste de morceaux à prix contrôlés est déjà instaurée dans les supermarchés, en semaine, pour 8 millions de kilos mensuels. « Une petite miette », a estimé le président Alberto Fernandez lors d’un entretien télévisé, le 16 mai, en regard de ce que consomme la population argentine, la plus avide de viande bovine au monde, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Dans leur maison de La Plata, Jorge Lorenzo et Emilce Peralta se cramponnent à l’asado, la traditionnelle grillade carnée chérie des Argentins, en rognant toujours un peu plus : moins de morceaux rôtissent au-dessus des braises ; la fréquence du rituel a été réduite. « Toute ma vie, je me suis crevé au boulot. Je travaille toute la semaine. Si je ne peux pas manger un asado chez moi le dimanche, alors à quoi bon ? », s’interroge le père de famille.

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