Martin Guzman, un jeune économiste hétérodoxe au chevet de l’Argentine

Martin Guzman, un jeune économiste hétérodoxe au chevet de l’Argentine

Le nouveau ministre de l’économie, dont le mentor a été le Prix Nobel Joseph Stiglitz, aura la lourde mission de relancer l’activité dans le pays qui traverse sa pire crise depuis 2001.

Poignée de mains, grand sourire, mots de soutien… Classique, la photo rappelle un autre cliché, mais les protagonistes ont changé. Exit Christine Lagarde et Hernan Lacunza, ex-ministre de l’économie argentin. D’un côté, Kristalina Georgieva, nouvelle directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) depuis le départ de la Française, fin 2019. De l’autre, Martin Guzman, ministre de l’économie, désigné par le président argentin, Alberto Fernandez, au pouvoir depuis le 10 décembre 2019.

A l’instar de leurs prédécesseurs, les deux responsables et leurs représentants multiplient les rencontres. Au Vatican, début février ; à Riyad, lors du G20 avec les ministres des finances et les gouverneurs des banques centrales les 22 et 23 février ; et à Washington, lundi 24 février. Une relation avec le FMI privilégiée… et indispensable. L’Argentine souhaite rééchelonner le remboursement de 44 milliards de dollars (40,6 milliards d’euros) à l’institution financière. Le FMI a engagé le plus gros prêt de son histoire – 57 milliards de dollars étaient prévus, mais M. Fernandez n’a pas souhaité recevoir les dernières tranches – pour aider le pays à faire face à la crise économique et sociale qui l’accable depuis mi-2018, en grande partie provoquée par la mauvaise gestion du libéral Mauricio Macri (2015-2019).

L’arrivée d’un nouveau président, le péroniste Alberto Fernandez, a rebattu les cartes de la relation entre l’Argentine et le FMI. Le chef de l’Etat a fait un choix audacieux en désignant Martin Guzman, 37 ans, pour mener à bien ces négociations délicates. Pendant les semaines qui ont précédé sa nomination, les analystes avaient spéculé sur d’autres noms, évoquant notamment celui de Guillermo Nielsen, économiste sexagénaire, ancien secrétaire d’Etat aux finances de Nestor Kirchner (1950-2010), président de 2003 à 2007. Mais, quatre jours avant son investiture, M. Fernandez a pris tout le monde de court en désignant Martin Guzman, un jeune économiste hétérodoxe, disciple du Prix Nobel 2001, l’Américain Joseph Stiglitz, complètement inconnu du grand public.

« La bonne personne, au bon moment, au bon endroit »

Originaire de La Plata, grande ville située à cinquante kilomètres de Buenos Aires, dans le nord-est du pays, Martin Guzman y a obtenu un master en économie, avant de partir, en 2008, aux Etats-Unis, pour entreprendre une thèse à l’université Brown (Rhode Island). C’est dans les années suivantes, en post-doctorat à l’université Columbia (New York), qu’il fait la rencontre, décisive, de Joseph Stiglitz. Les théories de l’économiste américain, notamment sur les conséquences négatives de la mondialisation, sont particulièrement appréciées de Cristina Kirchner, l’ex-présidente argentine (2007-2015) et actuelle vice-présidente d’Alberto Fernandez. A Columbia, les deux hommes collaborent – déjà – sur la question de la dette souveraine. Dans ce cadre, Martin Guzman intervient comme expert devant le Congrès des Etats-Unis sur le sujet de la restructuration de la dette de Porto Rico.

« Le profil de Martin Guzman [qui n’a jamais exercé de fonction publique auparavant] tranche avec celui des ministres sous la présidence Macri, qui étaient pour beaucoup issus du secteur privé », explique Estefania Pozzo, journaliste économique qui arpente, depuis près de dix ans, les couloirs de Balcarce 186, le siège du ministère. Pour son mentor Joseph Stiglitz, Martin Guzman « est la bonne personne, au bon moment, au bon endroit ». Le Prix Nobel a fait l’éloge du nouveau ministre, dans une tribune publiée, fin décembre 2019, sur le site de l’organisation Project Syndicate et intitulée, sans équivoque, « Argentina’s Bright Young Hope » (« le jeune et brillant espoir de l’Argentine »).

Macro-économiste pragmatique, Martin Guzman est « la méticulosité incarnée », selon Estefania Pozzo, qui ajoute : « J’ai le sentiment qu’il s’est préparé toute sa vie pour ce poste. » Professeur associé à l’université de Buenos Aires, Martin Guzman a conservé certaines habitudes de ses fonctions universitaires. Extrêmement pédagogue devant le Congrès argentin, le 12 février, pour présenter les grandes lignes de son plan afin de restructurer la dette du pays, il s’est aussi montré ferme : « Nous n’allons pas permettre que des fonds d’investissement étrangers définissent notre politique macroéconomique. »

Une tâche immense

Reste que, même avec un curriculum vitae impeccable, la tâche qui attend le ministre est immense. « Vu le désastre que M. Macri a laissé à M. Fernandez, il n’y a pas de recette magique », prévenait Joseph Stiglitz dans sa tribune sur Project Syndicate. « Aucun ministre, depuis la crise de 2001, n’est arrivé au pouvoir dans un contexte si difficile », renchérit Mme Pozzo. La dernière grande crise qui a affecté l’Argentine avait plongé la moitié de la population sous le seuil de pauvreté. Depuis le déclenchement de celle d’aujourd’hui, mi-2018, la récession accable le pays, le chômage a dépassé les 10 % pour la première fois en treize ans, et le taux de pauvreté est passé de 33 % à 40 %, selon l’Université catholique argentine.

La relance du pouvoir d’achat, entamé par l’inflation (47 % en 2018, 54 % en 2019), mal chronique du pays, est cruciale

La priorité immédiate de M. Guzman face à cette situation : renégocier une partie de la dette colossale de l’Argentine (311 milliards de dollars), qualifiée d’« insoutenable » par le FMI. L’institution financière, qui a annoncé préparer un nouveau programme avec Buenos Aires, a appelé les créanciers privés de l’Argentine à accepter un allègement de la dette du pays. Les déclarations du FMI vont dans le sens d’Alberto Fernandez, qui affirme, depuis son élection fin octobre 2019, ne pas avoir les moyens de rembourser la dette contractée par son prédécesseur et demande de « retrouver la croissance avant de payer ». Un message repris par M. Guzman devant les parlementaires : « Il n’y a pas de pire option que l’austérité budgétaire en période de récession. »

Le nouveau ministre veut aller vite : il s’est donné jusqu’à la fin mars pour parvenir à un accord avec le FMI et les créanciers privés de l’Argentine. « C’est un calendrier très exigeant », estime Daniel Marx, directeur exécutif du cabinet de conseil Quantum Finanzas, chargé de la restructuration de la dette de l’Argentine entre 1988 et 1993 et ancien secrétaire d’Etat aux finances de 1999 à 2001. « Je crois qu’il y a davantage de conscience, dans le pays, du coût associé au non-respect des engagements [l’Argentine a déjà connu huit défauts de paiement dans son histoire], mais il manque peut-être une discussion autour de ce qu’il faudrait changer pour que ces situations cessent de se reproduire encore et encore. »

Sortir des sentiers de l’austérité

Au-delà de la dette, de nombreux défis attendent M. Fernandez. La relance du pouvoir d’achat des Argentins entamé par l’inflation (47 % en 2018, 54 % en 2019), mal chronique du pays, est cruciale. Alors que la consommation de biens et services représente près de 70 % du produit intérieur brut (PIB) argentin, le gouvernement espère sortir des sentiers de l’austérité creusés sous la présidence Macri, et relancer la production et le marché de l’emploi. « Il est important que l’agenda du ministère de l’économie s’aligne sur celui du développement productif, car l’un des problèmes de l’Argentine est son tissu productif peu diversifié », diagnostique Ariel Wilkis, sociologue, spécialiste des questions monétaires et financières, doyen de l’Institut des hautes études sociales (Idaes) de l’Université nationale de San Martin.

L’un des problèmes les plus difficiles que doit affronter Martin Guzman : l’attachement excessif des Argentins au dollar

La forte dépendance de l’économie du pays au secteur agroalimentaire est notamment en question. Alberto Fernandez doit aussi définir le modèle énergétique qu’il souhaite développer. L’Argentine, qui consomme légèrement plus d’énergie qu’elle n’en produit actuellement, détient l’une des plus grandes réserves au monde de gaz et de pétrole de schiste, Vaca Muerta (centre-ouest du pays), sur laquelle tous les précédents gouvernements argentins ont misé pour attirer des investissements étrangers, sans rencontrer le succès attendu. « L’inflation, l’instabilité économique, le contrôle des changes… peuvent décourager les investisseurs », estime Estefania Pozzo.

Martin Guzman a maintenu le contrôle des changes mis en place par Mauricio Macri – bien malgré lui, à la fin de son mandat, dans une ultime tentative de limiter la fuite des capitaux – et y a ajouté un « impôt solidaire », une taxe de 30 % sur les achats de devises étrangères et opérations bancaires réalisées dans d’autres monnaies que le peso. « Nous devons décourager l’épargne réalisée dans une devise que nous ne produisons pas [le dollar] », a justifié le ministre, précisant que cet impôt servirait à financer des programmes sociaux.

« Penser au-delà la politique monétaire »

C’est là l’un des problèmes les plus difficiles que doit affronter Martin Guzman : l’attachement excessif des Argentins au dollar. Ariel Wilkis, coauteur du livre El dolar. Historia de una moneda argentina : 1930-2019 (« Le dollar : histoire d’une monnaie argentine : 1930-2019 », Critica, 2019, non traduit), explique que « tous les ministres de l’économie, ces quarante dernières années, ont voulu ôter le dollar de la tête et des mains des Argentins ». Ces derniers, indique le chercheur, ont pris l’habitude de recourir à la monnaie américaine « par pragmatisme, dans des contextes de crise ou d’instabilité monétaire ».

Ce n’est pourtant pas une fatalité, selon M. Wilkis, « mais cela nécessite de penser au-delà la politique monétaire » : « On ne peut pas se défaire du dollar sans s’attaquer à l’économie informelle. » Plus d’un tiers des emplois seraient non déclarés en Argentine, ce qui alimente le recours au dollar et prive les comptes de l’Etat de recettes fiscales. Contrairement à ses prédécesseurs, Martin Guzman a annoncé qu’il ne chercherait pas à parvenir à l’équilibre budgétaire en 2020. Le ministre devra bien, cependant, offrir certaines garanties aux créanciers du pays, s’ils accèdent à une restructuration de la dette argentine.

Les dates

1982

Naissance à La Plata, dans le nord-est de l’Argentine, le 12 octobre.

2008

Part aux Etats-Unis pour entreprendre un doctorat en économie à l’université Brown (Rhode Island).

2013

Entame un post-doctorat à l’université Columbia (New York), sous la direction du Prix Nobel d’économie 2001, Joseph Stiglitz.

2019

Le nouveau président argentin, Alberto Fernandez, le nomme ministre de l’économie, le 10 décembre.

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