« L’Union européenne doit restaurer sa tradition de soutien aux luttes sociales et politiques des pays latinoaméricains »

« L’Union européenne doit restaurer sa tradition de soutien aux luttes sociales et politiques des pays latinoaméricains »

La quête pour les autonomies respectives des pays de la région doit être au cœur de leur relations avec Bruxelles, estime, dans une tribune au « Monde », le politiste et ancien maire de Sao Paulo Fernando Haddad, qui pointe en outre l’action néfaste d’un gouvernement brésilien « niant le rôle géopolitique de l’Amérique latine ».

Au mois de janvier, lors de l’intervention qui a marqué le début de la présidence européenne du Portugal, le premier ministre, Antonio Costa, a désigné l’Inde comme un partenaire prioritaire de l’Union européenne. Plus récemment encore, le nouveau leader de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) allemande, Armin Laschet, a prôné une ouverture pragmatique envers l’Asie. Autrefois partenaires indispensables des Européens, les pays d’Amérique latine semblent être devenus des acteurs géopolitiques secondaires, malgré les tentatives, souvent frustrées, d’avancer dans les négociations pour l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur.

Le retrait de notre région de l’arène internationale est incontestable. Le Brésil est aux prises avec un gouvernement qui sabote la lutte contre la pandémie de Covid-19 et isole le pays. L’absence de dialogue entre Brasilia et Buenos Aires empêche le Mercosur d’agir pour réduire l’instabilité institutionnelle au Pérou, en Bolivie ou encore en Equateur. Enfin, une terrible crise politique et économique a fait décliner le Venezuela, autrefois une puissance régionale.

Il est important de souligner que les divergences idéologiques n’ont jamais été un obstacle à la coopération interrégionale en Amérique latine, bien au contraire. Sous le leadership du gouvernement Lula (2003-2010), au Brésil, nous menions avec nos partenaires d’Amérique latine et des Caraïbes un programme d’ambition continentale porté par l’intégration industrielle et le multilatéralisme. Forte et unie, l’Amérique latine joua un rôle certain dans la réponse internationale à la crise financière de 2008.

Ce qui rend la période actuelle unique est que le Brésil est représenté par un gouvernement qui nie le rôle géopolitique de l’Amérique latine.

Pour faire face à cette situation que nous voulons transitoire, l’Europe doit restaurer sa tradition de soutien aux luttes sociales et politiques en Amérique latine. Elle ne peut pas se limiter à suivre mécaniquement Washington dans la politique des sanctions au Venezuela ou en Bolivie, victime d’une intervention inconstitutionnelle soutenue par l’Organisation des Etats américains [OEA – dont le rapport d’experts concluait, en décembre 2020, à une « manipulation délibérée » de l’élection présidentielle du 20 octobre 2019 en Bolivie, conduisant Evo Morales à la démission]. Bruxelles doit réaffirmer son attachement à des solutions régionales.

La quête pour nos autonomies respectives
Sur le thème de l’environnement, l’Union européenne doit aborder la question de l’Amazonie comme une lutte pour l’humanité, et pas seulement commerciale. Le discours d’Emmanuel Macron sur l’Amazonie, qui a suscité une forte réaction souverainiste au Brésil, serait autrement plus efficace si la France mettait en évidence les acteurs privés, publics et sociétaux brésiliens qui, sur le terrain, se battent contre les politiques dévastatrices du gouvernement.

Cet engagement est dans l’intérêt des Européens. Dans sa quête pour devenir une puissance au niveau international, l’Union européenne a besoin de l’Amérique latine, avec laquelle elle partage des intérêts stratégiques. La quête pour nos autonomies respectives doit être au cœur de nos relations.

Je suis persuadé que les systèmes politiques latino-américains sortiront renforcés de cette période. L’Argentine a approuvé, en décembre 2020, un impôt sur les grandes fortunes pour répondre au choc économique dû à la pandémie, tout en cherchant la justice sociale. Le Chili se prépare à rompre avec l’héritage d’Augusto Pinochet en installant une nouvelle Assemblée constituante. Après la Bolivie, l’Equateur est maintenant en passe de restaurer la légitimité de son système politique par la voie électorale. Au Brésil, nous développons un nouveau projet politique pour tourner la page de l’extrême droite.

Il est temps que les Européens et les Latino-Américains s’unissent pour défendre les principes universalistes et républicains.

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