L’Iran annonce une grave violation de l’accord sur le nucléaire

L’Iran annonce une grave violation de l’accord sur le nucléaire

En disant reprendre l’enrichissement à 20 % de l’uranium sur le site souterrain de Fordo, Téhéran veut mettre la pression sur la future administration Biden.

L’Iran joue avec le feu nucléaire. A seize jours de l’investiture du nouveau président américain, Joe Biden, Téhéran annonce la reprise de l’enrichissement à 20 % de l’uranium sur le site souterrain de Fordo. Cette décision, révélée lundi 4 janvier par un porte-parole du gouvernement, représente une étape importante dans les violations successives des engagements pris par l’Iran au titre de l’accord sur le nucléaire (JCPoA), signé en 2015.

Elle a été confirmée à Vienne, en Autriche, par le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi. Ce dernier a informé les Etats membres de l’organisation que « l’Iran avait commencé à alimenter en uranium déjà enrichi à 4,1 % six cascades de centrifugeuses (…) dans le but de monter à 20 % ».

Partie de poker
Cette décision iranienne témoigne à la fois des rapports de force au sein du pouvoir et de la volonté de Téhéran d’améliorer sa main, comme au poker, avant d’entamer les négociations avec la nouvelle administration américaine. Si ces tractations échouaient, l’Iran serait de toute façon plus proche de la ligne d’arrivée.

La politique de « pression maximale » choisie par l’administration Trump n’a apporté aucun résultat, souligne ainsi le régime iranien. Au contraire, elle a rapproché la République islamique de la bombe, grâce aux violations de ses engagements pris à la signature de l’accord. Le délai pour accumuler la matière fissile nécessaire a été fortement réduit, bien en deçà d’une année. Mais Téhéran prend aussi le risque de surestimer son jeu, de s’isoler en crispant la Russie et la Chine, et d’affaiblir encore plus le JCPoA.

Le retrait des Etats-Unis du JCPoA, en 2018, avait entraîné un an plus tard le début d’une fuite en avant, contrôlée et graduelle, de l’Iran, se sentant libre de reprendre son programme, dès lors que les sanctions économiques contre la République islamique étaient confortées, et non levées. Le JCPoA avait réduit le nombre de centrifugeuses dont dispose l’Iran de 21 000 à 5 060, et limité le taux d’enrichissement à 3,67 %, alors qu’il avait déjà atteint 20 %. En outre, l’accord plafonnait les stocks d’uranium enrichi à 300 kg.

Le passage de 20 % à 90 % d’enrichissement, niveau nécessaire pour la bombe, est bien plus rapide que celui de 3 % à 20 %, d’un point de vue technique. Le 31 décembre 2020, l’Iran avait fait part à l’AIEA de sa volonté de produire de l’uranium enrichi à 20 %. Jusqu’à présent, l’Agence a pu travailler convenablement sur place et mener ses inspections, Téhéran acceptant même en août d’ouvrir deux sites à ses experts, jusqu’alors interdits. Mais l’assassinat sophistiqué et audacieux, fin novembre, de l’un des pères du programme nucléaire, le physicien Mohsen Fakhrizadeh, a mis les autorités iraniennes sous pression, confortant l’aile conservatrice du régime.

Trois signaux simultanés
Le 1er décembre 2020, le Parlement iranien a adopté une loi préconisant de produire et de stocker au « moins 120 kilogrammes par an d’uranium enrichi à 20 % » et de mettre un terme aux inspections de l’AIEA. Dans la foulée, le gouvernement a tenté de jouer la montre, avant de plier. « Les efforts pour retarder la mise en œuvre de la loi ont échoué, en raison de l’offensive beaucoup plus intense lancée par les conservateurs, soutenus par le Guide suprême [Ali Khamenei], explique Ali Vaez, directeur du programme Iran à l’International Crisis Group. Le calcul du Guide est de dire qu’il serait bénéfique pour l’Iran d’entrer dans les négociations avec l’administration Biden en position de force. »

Le premier anniversaire, le 3 janvier, de l’assassinat du général Ghassem Soleimani par les Etats-Unis n’a été marqué par aucune opération militaire iranienne d’ampleur. Il fallait toutefois marquer le coup, afficher une détermination pour nourrir les pulsions nationalistes. D’où trois signaux simultanés : la saisie d’un tanker sud-coréen près du détroit d’Ormuz, l’annonce d’exercices militaires avec des centaines de drones et enfin l’enrichissement d’uranium à 20 %. « Le début de l’enrichissement à 20 % : la fin de la passivité face à l’hypocrisie de l’Occident », a salué, dans une « une » triomphante, le quotidien ultraconservateur Kayhan, à Téhéran.

Cette dernière annonce a eu lieu malgré les avertissements des autres signataires de l’accord, en particulier les Européens de l’E3 (Royaume-Uni, France, Allemagne). Le 21 décembre 2020 a eu lieu une réunion de la commission conjointe au niveau ministériel du JCPoA. Les Européens ont conservé les deux aspects de leur démarche, visant à préserver l’accord : inciter Washington à revenir dans le JCPoA, et Téhéran à respecter de nouveau ses engagements. Selon le Quai d’Orsay, il existe une ouverture politique courte et cruciale dans les prochaines semaines pour avancer. « C’est d’autant plus nécessaire que nous sommes revenus, du fait des actions de l’Iran, à une situation d’urgence sur le plan nucléaire – qui ne ferait que s’aggraver si les mesures exigées par le Parlement iranien dans la loi du 2 décembre étaient mises en œuvre », soulignait le ministère français, le 23 décembre.

Souveraineté nationale
De son côté, la Russie a choisi de dédramatiser, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Vienne auprès des organisations internationales, Mikhaïl Oulianov. « Cette étape était prévisible à la lumière de la loi votée par le Parlement iranien, souligne-t-il sur Twitter. Le point essentiel est qu’elle demeure réversible dans le cadre d’une possible normalisation de la situation autour. » Selon sa lecture traditionnelle, Moscou préfère se focaliser sur la continuation des missions d’inspection et voit le dossier nucléaire comme un terrain parmi d’autres où il se mesure aux Etats-Unis.

Cette annonce iranienne sur l’enrichissement à 20 % accentue la pression sur la future administration Biden. Celle-ci a déjà exprimé son intention, par la voix de Jake Sullivan – le futur conseiller national à la sécurité et grand connaisseur du dossier nucléaire –, de revenir dans le cadre du JCPoA. Mais comment préserver le texte intact, dès lors que l’Iran a encore progressé dans ses connaissances et ses capacités ?

Outre la ferme opposition républicaine au Congrès à cette réhabilitation de l’accord, Joe Biden devra trouver une articulation, au moins en matière de calendrier, avec la question du programme balistique iranien, qu’il a promis d’aborder. Or Téhéran se refuse à toute discussion sur ce sujet, relevant de la souveraineté nationale à ses yeux.

De son côté, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a été le premier dirigeant étranger à réagir à l’annonce faite par Téhéran. Celle-ci « ne peut s’expliquer autrement que par la réalisation continue de son intention de développer un programme nucléaire militaire », a-t-il souligné. Celui-ci a répété que son pays ne laisserait pas un tel projet aller à son terme.

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