« Les Européens veulent plus l’autonomie ? Ça tombe bien, ça arrange l’équipe de Joe Biden »

« Les Européens veulent plus l’autonomie ? Ça tombe bien, ça arrange l’équipe de Joe Biden »

Joe Biden aura beau être le président américain le plus pro-européen, il aura trop à faire pour s’occuper des affaires du Vieux Continent. Une chance inespérée pour les promoteurs de la souveraineté européenne, estime, dans sa chronique, Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

Chronique. La dernière visite de Joe Biden en Europe remonte à février 2019. A la Conférence de Munich sur la sécurité, le vice-président américain, Mike Pence, chapitrait, dans un silence glacial, un parterre de responsables européens auxquels il enjoignait de se retirer, comme les Etats-Unis, de l’accord sur le nucléaire iranien. Montant à la tribune après lui, Joe Biden se voulut rassurant. Vous verrez, promit l’ancien vice-président démocrate, « ça aussi, ça passera. Nous reviendrons ! »

Les Européens ne lui prêtèrent qu’une oreille distraite. Son discours lénifiant leur rappelait trop un passé révolu, eux que l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche avait plongés dans un véritable cauchemar stratégique. D’abord passés par diverses phases d’incrédulité, ils avaient fini par intégrer la nouvelle réalité transatlantique : l’Amérique les avait lâchés et ne s’intéressait plus guère, en Europe, qu’à quelques gouvernements populistes.

Joe Biden, pourtant, a tenu promesse : il est de retour. Le 20 janvier, lorsqu’il s’installera dans le bureau Ovale, il sera le président américain le plus expérimenté en relations internationales depuis George Bush, père. Mieux : vue d’Europe, l’équipe de politique étrangère dont il a annoncé la composition, lundi 23 novembre, a tout de la « dream team ». Tony Blinken, qu’il a choisi pour diriger la diplomatie américaine, a grandi à Paris et est un familier du Vieux Continent. Fidèle parmi les fidèles de Joe Biden, il sera un interlocuteur sûr – pas de friture sur la ligne en perspective. Le reste de l’équipe, compétente et diverse, fleure bon le retour de l’establishment centriste.

Sentiment de fragilité inhabituel
Miracle ? Ou mirage ? S’il existe encore quelques naïfs en Europe pour croire que cette image idyllique augure d’une relation transatlantique revenue à son point de départ, il faut les détromper d’urgence. Le dialogue intense qui se déploie depuis trois semaines entre experts européens et américains, par la grâce de Zoom, sur l’avenir des relations entre leurs gouvernements révèle deux choses : d’abord que cet avenir sera différent, et ensuite qu’il sera beaucoup plus intéressant.

Il sera différent parce que le monde a changé – et pas seulement depuis quatre ans. Les tendances lourdes qui ont précédé, et en partie expliqué, l’arrivée de Trump au pouvoir se sont accentuées : contre-mondialisation, affirmation de la Chine, puissance de la technologie, montée de l’autoritarisme… auxquelles il faut ajouter le poids écrasant des conséquences de la pandémie de Covid-19.

Les experts américains qui ont participé à la campagne démocrate, dont certains vont se retrouver aux commandes dans l’administration Biden, n’en font pas mystère : leur priorité absolue sera de reprendre le contrôle de la pandémie et de relancer l’économie américaine. La profonde division du pays ne leur facilitera pas la tâche ; ils en sont conscients, comme ils sont conscients de la dégradation de l’image de leur démocratie. A les écouter, on ne peut s’empêcher de constater un sentiment de fragilité inhabituel pour la première puissance du monde. Le futur conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, prône une politique étrangère « pour la classe moyenne » – comprendre : la classe moyenne américaine. Un autre expert impliqué dans la campagne prévoit que l’équipe Biden consacrera 80 % de son énergie à la politique intérieure, 20 % aux relations extérieures.

Et de ces 20 %, la Chine occupera la majeure partie. Que reste-t-il, alors, aux vieux alliés européens, si malmenés par Trump ? Déjà, de ne plus être malmenés. Le président Biden viendra les voir et saura panser les plaies. Il remettra aussi Washington dans le jeu multilatéral : ce n’est pas rien, à l’aune des grands défis mondiaux, climatiques ou sanitaires. Il saura même remercier la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni d’avoir « gardé la place » aux Etats-Unis, selon l’expression d’une diplomate américaine, en se battant pendant quatre ans pour la survie de l’accord sur le nucléaire iranien. Il cherchera enfin à ressusciter le combat pour les valeurs démocratiques communes, si mises à mal.

La balle est dans le camp européen
Pour le reste, aux Européens de jouer. C’est là que ça devient intéressant. Vous voulez plus d’autonomie ? Ça tombe bien, ça nous arrange, semble dire l’entourage de Joe Biden : accaparés par l’Asie, nous n’aurons ni le temps ni les moyens de gérer tous ces conflits aux portes de l’Europe, des Balkans au Caucase, de l’espace postsoviétique à la Méditerranée orientale, de l’Afrique au Moyen-Orient. Parlons-en ensemble.

C’est donc bien à une nouvelle répartition des tâches que l’on pourrait assister. Il faut, pour cela, déminer le débat sur « l’autonomie stratégique », qui, parce qu’il vient de Paris, sent le soufre pour les Européens les plus atlantistes. Un interlocuteur américain préfère l’expression « capacité à agir », plus concrète. A l’Elysée, on affirme que ce « débat théologique » est dépassé : l’Europe doit acquérir plus d’autonomie non pas par idéologie mais par nécessité, en raison de l’arc de crises qui l’entoure. A Berlin, on parle désormais sans gêne de « souveraineté européenne » et de « partenariat à égalité » avec Washington ; on y revendique haut et fort la souveraineté numérique. En filigrane derrière cette prise de conscience européenne se dessine la volonté de se prémunir contre la possibilité d’un nouveau basculement américain dans quatre ans.

La balle est donc dans le camp européen, qui, s’il veut défendre ses intérêts tout en assumant sa part du fardeau, doit formuler ses propres propositions et surtout, lui aussi, surmonter ses divisions. Il y a, dit-on des deux côtés, « une fenêtre d’opportunités », « une chance unique » : réinventer la relation Europe-Etats-Unis dans un monde différent, y compris en coopérant face à la Chine. Ce n’est pas gagné, mais ça vaut la peine d’essayer.

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