Lava Jato argentin (suite)

Lava Jato argentin (suite)

On en sait un peu plus sur le point de départ des révélations apparues cette semaine sur le système kirchnériste d'extorsion auprès des entreprises de travaux publics.

Tout d'abord, le transmetteur des désormais célèbres "cahiers des pots-de-vins" est sorti de l'anonymat: c'est un ancien militaire reconverti dans la conduite de taxis et les services de limousine et nommé Bacigalupo, alias Monsieur B.

Ces fameux cahiers minutieusement tenus sur plus de 10 ans par le chauffeur Centeno avaient été par lui confiés à ce Monsieur B., qui était un ami de 20 ans. C'est Monsieur B. qui avait transmis, soi-disant de son propre chef, ces cahiers au journaliste Diego Cabot en janvier dernier puis qui les avait récupérés lorsque Centeno lui demanda plus tard de les lui rendre. D'après Monsieur B., Centeno aurait accumulé ces notes pour se protéger lui-même en cas d'enquête mais n'avait pas l'intention de les rendre publiques et il fut fort contrarié de constater que le carton les contenant avait été ouvert.

Centeno a prétendu hier chez le juge qu'il avait brûlé les cahiers originaux. Il n'en resterait donc plus que les photocopies déposées auprès de la justice par Cabot (et sans doute quelques autres photocopies de secours à La Nacion ou ailleurs...)

De plus, un cahier supplémentaire aurait disparu (ou n'aurait jamais été transmis au journaliste), cahier qui contiendrait éventuellement des révélations gênantes sur des connexions argentines avec des entreprises chinoises...

Bref, nous ne sommes qu'au tout début d'un de ces polars politico-crapuleux dont l'Argentine est coutumière et qui se terminent généralement par un ensablement procédurier et/ou par la tardive condamnation de quelques seconds couteaux.

Un des entrepreneurs mis en cause, un certain De Goycoechea, ex-PDG d'Isolux, a commencé à parler sous le régime des repentis, et il a reconnu l'existence de versements auprès de De Vido et son équipe, cet argent noir étant supposé servir au financement des campagnes électorales péronistes, mais il en a contesté le montant, disant que les quantités évoquées dans les cahiers étaient très exagérées.

L'utilisation de fonds d'origine douteuse par les kirchnéristes dans leurs campagnes électorales est avérée: en 2007, la campagne de CFK avait bénéficié d'apports en provenance d'entreprises pharmaceutiques liées au trafic d'éphédrine pour le compte de narco-traficants mexicains et colombiens.

D'autre part, le modus operandi de la mafia kirchnériste consistant à transporter dans des sacs plusieurs millions de dollars en liquide n'est pas non plus une nouveauté: il a été cocassement illustré il y a deux ans lors de l'affaire José Lopez (qui tenta sous les yeux d'une caméra de surveillance de se réfugier dans un monastère de bonnes soeurs avec près de 9 millions en billets verts...)

Comment cette nouvelle affaire va-t-elle évoluer ?

La principale différence avec le Lava Jato brésilien est que toutes les transactions décrites dans les cahiers de Centeno auraient été réalisées non pas via des transferts bancaires mais en liquide, ce qui ne laisse aucune trace (sauf peut-être dans la comptabilité interne des entreprises concernées).  La justice aura donc beaucoup de mal a établir la réalité des faits.

La disparition des cahiers originaux, qui réapparaîtront peut-être un jour car Centeno ne dit pas forcément la vérité lorsqu'il prétend les avoir détruits (conserver en lieu sûr des documents aussi explosifs pouvait lui servir au choix d'assurance-vie ou de moyen de chantage) a pour principale conséquence d'empêcher pour le moment toutes expertises graphologiques et de police scientifique (datation du papier et de l'encre) qui permettraient d'en consolider la plausibilité: sur la base des photocopies, les avocats de certains des inculpés ne se privent pas d'évoquer une manipulation qui en ferait le produit, bien plus récent que ce que prétend Centeno, d'une opération montée par les Services (AFI et autres) au bénéfice du gouvernement actuel.

Certains vont même jusqu'à considérer Centeno, du fait de son passé d'ancien policier, d'avoir été un "infiltré" de longue date: il aurait pu tenir pour le compte de ses mandants au sein de l'Etat profond un journal de ses allées et venues et il suffisait d'y ajouter la mention de sacs de billets (la précision de certains décomptes à quelques dizaines de milliers de dollars est assez surprenante) et d'y impliquer le couple Kirchner. Et l'apparition, en la personne de Monsieur B., d'un ancien militaire dans le paysage ne va pas atténuer la paranoïa kirchnériste.

De plus, les avocats mettront en cause l'action en auto-saisine du juge Bonadio traitant cette affaire comme une simple extension d'une affaire en cours contre De Vido: s'agissant d'une affaire nouvelle, il aurait dû y avoir tirage au sort pour désigner un nouveau juge fédéral et toute la procédure mise en marche par Bonadio et Stornelli pourrait se trouver, comme par hasard, ultérieurement frappée de nullité...

La stratégie de CFK, qui joue sa survie politique, est assez claire: elle s'active politiquement au Sénat et sur le terrain comme si de rien n'était. Car à ce stade, rien dans les cahiers de Centeno ne permet de l'impliquer personnellement: les dépôts allégués d'argent liquide à son domicile étaient réceptionnés par un secrétaire, et ses avocats auront beau jeu d'alléguer que ces viles manoeuvres étaient le fait de son entourage et qu'elle en ignorait tout. De plus, son objectif est d'être soit elle-même candidate en 2019, soit faiseuse de roi (le candidat K de remplacement étant pour le moment Rossi) et vu le rapport de force très incertain au sein de la grande "famiglia" péroniste, ses adversaires y regarderont à deux fois avant de tenter de l'envoyer en prison, car si elle parvient à passer entre les gouttes, Pichetto et les autres passeront un très mauvais quart d'heure si les kirchnéristes reviennent au pouvoir.

La stratégie des entrepreneurs mis en cause est également facile à saisir et le premier repenti en donne déjà un avant-goût: ils ont très bien compris que l'objectif du juge Bonadio, qui a beaucoup d'anciennes complaisances à se faire pardonner et donc soucieux de donner des gages au gouvernement en place, est d'accabler Julio De Vido et si possible CFK, mais qu'il saura se montrer compréhensif envers des industriels supposés victimes de racket et se repentant d'y avoir cédé. Tout ou partie des PDGs présentement mis en taule vont donc jouer le jeu de Bonadio mais en cherchant minimiser leur implication personnelle dans le système, qu'il s'agisse des montants ou de la fréquence des opérations.

Quant à Macri, affronter une CFK affaiblie mais contribuant à diviser l'opposition péroniste reste sa meilleure chance d'être réélu malgré son désastreux bilan. Il n'est donc certainement pas pressé de la voir rendue inéligible par une condamnation pénale, mais la voir courir ses meetings électoraux en traînant derrière elle une tintinnabulante collection de casseroles ne peut que le remplir d'aise.

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