Laurence Boone: «Les pays européens à faible dette doivent investir»

Laurence Boone: «Les pays européens à faible dette doivent investir»

INTERVIEW - Les prévisions de croissance du PIB sont sévèrement revues à la baisse en Allemagne et en Italie.

Dans son nouveau panorama conjoncturel, l'OCDE (l'organisation internationale basée à Paris) abaisse ses prévisions sur 2019 et 2020 pour la plupart des grandes économies à quelques exceptions près (Argentine, Inde…). La zone euro, affaiblie notamment par les tensions commerciales et l'incertitude liée au Brexit, est la région la plus affectée. L'Italie devrait être en récession cette année. La France, moins dépendante de l'export que ses voisins, résiste mieux, explique au Figaro Laurence Boone. La chef économiste de l'OCDE insiste par ailleurs pour que les pays peu endettés de la zone euro investissent dans leurs infrastructures.

LE FIGARO. - Vous êtes plus pessimiste qu'en novembre sur la croissance mondiale. Pourquoi?

Laurence BOONE. - En 2019, nous tablons sur une croissance mondiale de 3,3 % et non plus 3,5 %. C'est surtout au Royaume-Uni, au Canada, en Turquie et dans la zone euro (- 0,8 % par rapport à novembre) que nous avons revu nos prévisions à la baisse, en particulier en Allemagne et en Italie. Dans ces deux derniers pays, l'impact du ralentissement des échanges commerciaux sur la confiance est élevé.

Pour quelles raisons l'Italie et l'Allemagne sont-elles les moutons noirs de l'Europe?

En Italie, nous revoyons nos prévisions à la baisse d'un point en 2019 - et prévoyons une récession - car le second semestre de l'an dernier a été décevant, ce qui est d'ailleurs également le cas de l'Allemagne. Des mesures telles que le revenu citoyen, lancé ce mercredi, devraient aider à soutenir la consommation mais seulement à partir du deuxième trimestre. L'Allemagne souffre de son côté de problèmes temporaires comme les interdictions locales de diesel qui pénalisent son industrie automobile et, plus encore, de la faiblesse des échanges avec le reste du monde. Nous attendons une reprise progressive de l'activité d'ici à juin sans pour autant prévoir un retour aux niveaux de 2017.

«Pékin doit éviter des pièges tels qu'une stimulation exagérée de la demande ou un “empilement des dettes” qui soutiendrait des investissements pas forcément productifs.»

Laurence Boone

Quel scénario envisagez-vous pour le Brexit et comment évaluez-vous son impact?

Nous mesurons déjà le poids de l'incertitude qui prévaut depuis deux ans. Selon que l'on regarde le décalage entre nos prévisions et la croissance affichée depuis 2016 ou les performances de pays de niveau similaire, la perte de croissance du PIB britannique varie entre 0,7 % et 1,7 %. Un autre indicateur est la faiblesse de la croissance de l'investissement. Nous faisons face à deux nouvelles années d'incertitude mais nous estimons qu'une séparation sans accord amputerait le PIB de 2 % supplémentaires.

Que prévoyez-vous pour la France?

L'Hexagone est beaucoup moins sensible aux exportations que les autres pays de la zone euro, ce qui fait que nous n'abaissons que de 0,3 % notre prévision. Par ailleurs, les mesures «gilets jaunes» vont soutenir la consommation cette année. Nous estimons à + 0,4 % en 2019 le poids des nouvelles mesures (défiscalisation des heures supplémentaires, hausses salariales…). Ces sommes, distribuées surtout à des populations contraintes dans leurs dépenses, devraient directementbénéficier à la consommation. Ceci dit, elles profiteront aussi aux exportations de nos partenaires, et une partie pourrait être épargnée.

Vous craignez un fort ralentissement en Chine?

Une croissance ralentie n'est pas surprenante après cette longue période de rattrapage et avec une démographie de plus en plus défavorable. Mais Pékin doit éviter des pièges tels qu'une stimulation exagérée de la demande puisque le potentiel de croissance est limité ou un «empilement des dettes» qui soutiendrait des investissements pas forcément productifs. Par ailleurs, il est clair qu'une entente avec les États-Unis n'inversera pas totalement le ralentissement de la croissance. Au-delà du commerce des biens, la discorde touche la propriété intellectuelle, le soutien aux entreprises publiques chinoises, etc. Un accord ne réglera pas toutes ces questions. Nous estimons qu'un ralentissement chinois plus fort qu'anticipé, par exemple une chute de 2 points de la croissance du PIB, amputerait la croissance mondiale de 0,4 point au moins, auquel il faut rajouter les effets négatifs sur la confiance.

«Sur le commerce, les gouvernements doivent sortir des discussions bilatérales qui créent beaucoup d'inquiétude.»

Laurence Boone

Qu'attendez-vous des politiques monétaires?

Les banques centrales, la Fed (Réserve fédérale américaine) et la Banque d'Angleterre notamment, ont interrompu la normalisation de leurs politiques monétaires. C'est important qu'elles signalent ainsi que les taux bas sont destinés à durer. Les conditions de crédit ont cessé de s'assouplir, la croissance du crédit ralentit en Espagne et en Italie, elle se stabilise en France. Avec les tensions commerciales et les incertitudes politiques, notamment liées au Brexit, le contexte économique est plutôt fragile et la BCE prendra probablement acte de tout cela ce jeudi. Elle a déjà fait beaucoup et continuera de s'assurer que le crédit continue d'aller vers les entreprises qui en ont besoin. Mais maintenant c'est aux gouvernements d'agir, avec des politiques budgétaires là où les dettes sont faibles et structurelles partout dans la zone euro.

Vous encouragez la coopération entre gouvernements pour réduire les risques. Sous quelle forme?

Sur le commerce, les gouvernements doivent sortir des discussions bilatérales qui créent beaucoup d'inquiétude et à nouveau se mettre autour de la table pour discuter ensemble dans le cadre multilatéral. Par ailleurs, dans la zone euro, ils devraient coordonner leurs efforts sur les plans fiscal et structurel. Les pays qui ont une faible dette et donc une marge de manœuvre budgétaire pourraient aujourd'hui investir dans leurs infrastructures publiques, notamment la 5G, les routes, les écoles. Et tous les pays de la zone euro doivent poursuivre les réformes pour redynamiser les entreprises et s'assurer que tous ont accès à des emplois de qualité. Cela augmenterait leur potentiel de croissance, au-delà des 1 % par tête actuels qui sont insuffisants pour augmenter le bien-être de tous aujourd'hui et demain. Tous les pays de la zone euro y gagneraient.

Redoutez-vous une récession?

Ce n'est pas ce qui m'inquiète, mais plutôt que les gouvernements ne prennent pas les mesures nécessaires et que l'on s'installe dans un environnement peu propice à la croissance, avec des hausses d'emplois et de revenus limitées, ce qui alimenterait les insatisfactions.

www.prensa.cancilleria.gob.ar es un sitio web oficial del Gobierno Argentino