L’Argentine se cherche un modèle agricole

L’Argentine se cherche un modèle agricole

Entre production intensive exportatrice et culture à petite échelle plus respectueuse de l’environnement, le gouvernement péroniste peine, face aux pressions, à fixer un cap.

« Si le campo [l’agriculture] va bien, le pays va bien. » L’adage, bien connu en Argentine, révèle l’importance des secteurs agricole et agroalimentaire, qui représentent, en 2018, plus de 60 % des exportations argentines et quasiment 10 % du produit intérieur brut. L’agriculture constitue l’un des principaux moteurs de l’économie de cet immense Etat dont les surfaces cultivables s’étendent bien au-delà de la Pampa humeda, cette grande zone fertile qui traverse six provinces du centre du pays.

Bonne nouvelle pour le secteur : 2021 a démarré sur une forte hausse des cours des matières premières, et en particulier du soja, dont l’Argentine est le troisième producteur mondial. Mais cette année s’est également ouverte sur de fortes tensions entre le gouvernement et les grands producteurs agricoles, échaudés par la rumeur d’une possible hausse des taxes sur les exportations.

Le gouvernement – qui n’a pas donné suite aux multiples sollicitations du Monde – fait face à un dilemme : d’une part, il a cruellement besoin de devises étrangères obtenues grâce aux exportations, afin de faire face à la crise que traverse l’Argentine et alors qu’il se trouve en pleine renégociation de sa dette auprès des créanciers internationaux, FMI en première ligne. D’autre part, les autorités veulent éviter une flambée des prix sur le marché interne, dans un pays qui n’arrive pas à se défaire de son taux d’inflation annuel à deux chiffres.

Rétropédalage
Les taxes sur les exportations sont à l’origine d’un épreuve de force quasi permanente entre les producteurs et l’Etat. Elles s’élèvent actuellement à 33 % pour le soja et à 12 % pour le maïs et le blé. « Le secteur agricole est uniquement vu par le gouvernement comme une source de recettes fiscales, et non comme un secteur qui peut générer davantage de ressources pour l’Argentine, surtout grâce aux exportations », dénonce Jorge Chemes, président des Confédérations rurales argentines (CRA), l’une des principales fédérations agricoles, et l’une des plus combatives.

« Les producteurs ne peuvent pas vendre [des aliments] aux Argentins au même prix qu’à l’international », a déclaré le président de centre gauche, Alberto Fernandez, dans une interview au journal Pagina/12 publiée le 7 février, menaçant d’augmenter les taxes aux exportations pour encourager le secteur agricole à orienter une plus grande partie de sa production au marché domestique et pour, in fine, faire baisser les prix.

Trois jours plus tard, le 10 février, après une réunion avec les représentants des fédérations agricoles, le chef de l’Etat rétropédale et s’engage à ne pas augmenter les taxes pour l’instant. « Nous avons expliqué que nous n’étions pas responsables du prix final des aliments, et le président nous a écoutés », indique Jorge Chemes. « Chaque fois qu’il tente d’avancer avec une mesure mal reçue par le secteur, la levée de boucliers est immédiate, et le gouvernement recule tout aussi vite », note Gabriela Martinez Dougnac, historienne, sous-directrice du Centre interdisciplinaire d’études agraires.

Plusieurs incidents ont ponctué l’année 2020, la première d’Alberto Fernandez au pouvoir. « Ce n’était pas le candidat des grands producteurs », explique Mme Martinez Dougnac. Le retour à la Casa Rosada d’un gouvernement péroniste avait en effet de quoi préoccuper le secteur : durant les deux mandats de Cristina Kirchner (2007-2015), aujourd’hui vice-présidente, les relations entre le gouvernement et le campo étaient particulièrement tendues. Jorge Chemes, des CRA, observe toutefois chez Alberto Fernandez « une intention de dialoguer qui n’existait pas sous l’administration de Cristina Kirchner ».

Concentration des terres
Lors de l’élection présidentielle d’octobre 2019, le secteur était nettement plus enclin à soutenir un second mandat de Mauricio Macri, à la tête du pays depuis 2015. L’ex-président de centre droit était très apprécié des grands propriétaires terriens, ayant relancé les discussions sur l’accord de libre-échange Union européenne-Mercosur – qui ont débouché sur un accord de principe en 2019 – et s’étant empressé de supprimer les taxes sur les exportations dès son arrivée au pouvoir. Ce libéral s’était cependant vu contraint de les rétablir, à partir de 2018, pour renflouer les caisses de l’Etat, affectées par la grave crise économique qui accable le pays depuis lors.

Si l’administration Macri soutenait sans détours les grandes fédérations agricoles, la vision du nouveau gouvernement sur le modèle de production à promouvoir est, elle, bien plus floue. Le schéma dominant repose depuis des décennies sur la production intensive (viande, céréales, oléagineux), notamment permise par l’usage débridé de pesticides : l’Argentine est passée d’une production de 6,5 millions de tonnes de soja en 1988 à 55 millions trente ans plus tard. « Certaines régions du nord du pays qui cultivaient d’autres produits, comme le coton, se sont “pampéanisées” et progressivement tournées vers la culture du soja », indique Gabriela Martinez Dougnac.

Un phénomène qui s’est accompagné d’une forte concentration des terres. « Près de la moitié des producteurs de la Pampa ont disparu depuis la fin des années 1980. Dans les provinces du nord, les autorités locales ont parfois refusé de reconnaître comme propriétaires les paysans qui occupaient depuis longtemps des terres et les ont vendues à de grandes exploitations. Dans la Pampa, les nouvelles technologies et les OGM ont aussi accéléré les grandes tendances du capitalisme, où les grands producteurs ont fait des économies d’échelle et absorbé les petits », analyse l’historienne.

La question de la propriété de la terre est au cœur du débat public depuis quelques mois. En octobre 2020, Dolores Etchevehere, fille de Luis Felix Etchevehere, l’un des plus riches propriétaires terriens du nord de l’Argentine, entend céder une partie des terrains familiaux à un projet d’agriculture biologique. Les frères Etchevehere, à commencer par Luis Miguel, ex-ministre de l’agriculture sous Mauricio Macri, perçoivent cette décision comme une « occupation illégale » et mobilisent leurs troupes : avec le soutien de la justice et des grandes fédérations agricoles, ils forcent Dolores et les petits producteurs à quitter les lieux. Deux campos s’affrontent, l’un évidemment bien plus puissant que l’autre.

Proposition de loi
A des années-lumière de la production intensive mise en place par les « grands », le Syndicat des travailleurs de la terre (UTT), qui fédère quelque 17 000 petits producteurs, lutte pour une meilleure répartition des terres et défend la transition vers une agriculture biologique. L’organisation est ainsi à l’origine du concept de « colonies bio », communautés rurales installées par le biais de l’occupation de terres. « Le modèle dominant de production agricole est à bout de souffle. On dit que l’agriculture est le moteur de l’économie, mais quelques années seulement après le boom des matières premières [à la fin des années 2000], l’Argentine est retombée dans la crise », dénonce Agustin Suarez, porte-parole de l’UTT. Quatre Argentins sur dix vivent actuellement sous le seuil de pauvreté. « L’Argentine produit énormément d’aliments et pourtant grand nombre de ses habitants ont faim », regrette Gabriela Martinez Dougnac.

L’UTT a élaboré une proposition de loi afin de permettre à des petits producteurs d’accéder à des emprunts pour acheter des parcelles de terre, un texte que plusieurs membres du gouvernement soutiennent. Ce dernier a pour sa part impulsé un projet de loi pour développer davantage l’agriculture biologique, qui occupe aujourd’hui une portion infime de la production argentine.

Même parmi les petits producteurs, la part de ceux qui cultivent bio est maigre : près de 400, sur les 17 000 représentés par l’UTT. La production bio est-elle seulement compatible avec le modèle majoritaire de production intensive adopté par l’Argentine ? José Martins, président de la Bourse de céréales de Buenos Aires et porte-parole du Conseil agro-industriel argentin, assure que le secteur a « bien l’intention de produire de manière la plus respectueuse possible de l’environnement, puisque la demande des consommateurs va de plus en plus en ce sens ».

Dans ce pays grand comme cinq fois la France, aux ressources naturelles précieuses (agricoles, énergétiques…), la défense de l’environnement a longtemps été vue comme un sujet secondaire par les autorités et les producteurs. Cependant, 2020 a été une année de mobilisation citoyenne inédite sur le sujet. En témoignent les manifestations contre les incendies dans les zones humides de Santa Fe (centre), que les autorités soupçonnent d’avoir été provoqués de manière intentionnelle, notamment afin de dégager de nouveaux terrains arables. Ou encore la polémique suscitée par l’annonce d’un projet d’accord avec la Chine pour construire en Argentine des « méga-fermes » où seraient élevés plusieurs dizaines de milliers de cochons.

Au sein du campo, si les avis divergent sur les objectifs à atteindre, tous estiment qu’il faut définir un cap pour l’avenir du secteur. « L’Argentine a une grande occasion à saisir aujourd’hui », estime José Martins, qui plaide pour l’adoption rapide d’un projet de loi pour promouvoir les investissements et voudrait voir la production argentine gagner en valeur ajoutée. Les petits producteurs, eux, attendent également une politique plus ambitieuse, notamment sur la question de l’accès à la terre. Le temps presse : en l’absence de mesures rapides, tous les acteurs se disent prêts à mettre la pression sur le gouvernement.

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