La légalisation de l’IVG en Argentine, un si long combat

La légalisation de l’IVG en Argentine, un si long combat

Le 30 décembre 2020, l’interruption volontaire de grossesse était légalisée par le Sénat argentin. Il y a trente ans déjà, des pionnières partaient en campagne, dans l’indifférence, pour défendre le droit de décider d’avoir un enfant ou pas.

« Notre corps n’appartient plus à l’Etat ! Il a fallu attendre le XXIe siècle, mais c’est arrivé ! » Un hurlement de joie résonne dans les rues de Buenos Aires. Les larmes coulent. Il est 4 heures du matin, ce mercredi 30 décembre 2020, et la place du Congrès de la capitale argentine vient d’être balayée par une marée verte, la couleur de ralliement des pro-IVG. Après douze heures de veille sous une chaleur accablante, le cri de centaines de milliers de femmes retentit : « Es ley ! » (« C’est légal ! »).

Le Sénat argentin vient d’approuver, à 38 voix contre 29 et une abstention, la légalisation de l’avortement. Parmi ces jeunes femmes aux paupières pailletées de vert, quelques-unes, plus âgées, sont là, certaines appuyées sur une canne, encore incrédules. Martha Rosenberg, Olga Cristiano, Alicia Cacopardo, Alicia Schejter, Nina Brugo, Elsa Schvartzman… A 70 ans et plus, ces pionnières attendaient ce moment depuis plus de trente ans.

L’Argentine devient le premier grand pays du sous-continent américain à permettre aux femmes de disposer librement de leur corps, confirmant sa place à l’avant-garde des droits sociaux dans la région – après avoir approuvé le mariage pour tous, en 2010, et la loi sur l’identité de genre, en 2012. Seuls Cuba, le Guyana, l’Uruguay, la ville de Mexico et l’Etat mexicain d’Oaxaca ont légalisé l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Près de 500 000 avortements clandestins chaque année
Le projet de loi adopté fin décembre avait été présenté par l’exécutif un mois plus tôt. Pour la première fois dans l’histoire de l’Argentine, un président, Alberto Fernandez (de centre gauche, élu en octobre 2019), se dit favorable à la légalisation de l’avortement. Une révolution dans un pays où l’IVG a toujours été un tabou considéré comme piantavotos (qui fait perdre des voix) par la classe ­politique, mais dont la pratique clandestine est pourtant massive – entre 300 000 et 500 000 femmes avortent chaque année dans ce pays de 44 millions d’habitants, selon les estimations.

Jusqu’à présent, le code pénal de 1921 permettait l’interruption de grossesse en cas de viol ou de danger pour la santé de la femme enceinte. Mais il n’était pas appliqué et la plupart des femmes étaient contraintes d’avorter dans la clandestinité avec des moyens artisanaux, donc dans de mauvaises conditions, ou moyennant de grosses sommes d’argent dans des cliniques privées. « Les riches avortent, les pauvres meurent », disent les pro-IVG. On estime à 3 000 le nombre de mortes depuis le retour de la démocratie en 1983.

L’histoire de la lutte pour l’avortement légal ne commence néanmoins pas avec les promesses de campagne d’Alberto Fernandez – un avocat de profession qui a toujours été favorable au droit à l’IVG. Cette histoire est celle d’une poignée de femmes coriaces, longtemps ignorées, qui ont persévéré dans l’ombre, loin des centaines de caméras qui étaient, le 30 décembre, face au Sénat.

Des pionnières face au vide
Remontons à l’année 2005 : un collectif d’ONG, la Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito (Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit), est créé dans l’indifférence médiatique la plus complète. « Pour notre toute première conférence de presse, on avait tout installé, les chaises, les discours, les tracts, le café », se souvient Elsa Schvartzman, 70 ans. Mais à part quelques médias militants, aucun journaliste n’est venu. La salle est restée désespérément vide. »

Elsa est ce que les jeunes appellent une « historique », l’une des pionnières de ce combat qui s’est déroulé sur plusieurs décennies. Les premières manifestations rassemblent toujours les mêmes femmes déterminées, mais solitaires, clamant dans le vide leur slogan : « Education sexuelle pour décider, contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir. »

Leur cri n’est pourtant pas nouveau. L’avortement fait son entrée (discrète) dans le débat public à la fin de la sanglante dictature militaire qui a duré de 1976 à 1983, et massacré ou poussé au départ l’élite intellectuelle et la jeunesse du pays. A leur retour d’exil d’Europe ou du Mexique, certaines femmes rapportent dans leur valise des idées novatrices, comme le droit à la contraception et à l’avortement. Avant la dictature, ces revendications ne faisaient pas consensus parmi les féministes argentines. Beaucoup voyaient la planification familiale prônée par les Etats-Unis pour les pays en voie de développement comme une stratégie destinée à « éliminer les pauvres ».

En vert et contre tout
Dora Coledesky fut une militante de la première heure. Cette syndicaliste, trotskiste, ouvrière puis avocate – des péchés mortels pour les militaires putschistes – s’était réfugiée en France, où l’IVG venait d’être légalisée. Elle y avait côtoyé les féministes de l’époque. De retour en Argentine, elle crée en 1988, à Buenos Aires, avec quelques autres comme Laura Bonaparte ou Safina Newbery, la Commission pour le droit à l’avortement (Codeab). Ensemble elles rédigent la première proposition de loi pour légaliser l’IVG. « On s’installait deux fois par mois au pied du salon de thé El Molino, au coin du Congrès, autour d’une table pliante où l’on haranguait les passants avec un mégaphone pour leur faire signer une pétition », se souvient Alicia Cacopardo, 83 ans, ancienne gynécologue, qui a tout conservé de cette époque et a mis en ligne les archives de la Codeab.

Mais c’est après la crise économique, politique et sociale de 2001 que se matérialise l’ébauche de la Campagne. « En 2002, des assemblées populaires se tenaient un peu partout, il y avait une effervescence à laquelle les femmes ont participé massivement, des occupations d’usine, avec cette clameur populaire : “Qu’ils s’en aillent tous” », explique Martha Rosenberg, 84 ans, psychanalyste, fondatrice du Forum pour les droits reproductifs, une autre « historique » de la Campagne. « Une assemblée pour le droit à l’avortement est née de ces réunions. »

Un an plus tard, en 2003, lors des Rencontres nationales des femmes à Rosario – un événement organisé tous les ans depuis 1986 (sauf en 2020, du fait de la pandémie) –, un atelier intitulé « Stratégies pour le droit à l’avortement » se tient pour la première fois. Avec son éternel chignon gris, Dora Coledesky y prononce un discours vibrant et fédérateur. C’est à ce moment-là que les foulards verts portant la mention « droit de décider » (CDD) font leur apparition. Ils sont distribués par la branche argentine de l’association étasunienne catholique pour le droit de décider (CDD), fondée en 1993.

« Nous avons choisi le vert comme symbole de l’espoir, de la santé, nous voulions que le droit à l’IVG soit associé à la vie », explique la fondatrice de CDD, Marta Alanis, 71 ans. Un pied de nez aux anti-IVG qui se déclarent « pro-vie ». Le symbole du foulard, lui, rappelle le fichu blanc utilisé par les Mères de la place de Mai, qui luttent pour retrouver leurs enfants disparus pendant la dictature et vont bientôt rejoindre le mouvement.

« Dans la transformation du foulard blanc en foulard vert, il y a un héritage des luttes, une transmission entre générations des Mères de la place de Mai, explique Nayla Vacarezza, chercheuse en sciences sociales au Conseil national de la recherche scientifique et technique (Conicet). Les militantes de la Campagne ont réussi à toucher une fibre affective importante des Argentins, liée aux espoirs de la post-dictature, et à radicaliser l’idée de démocratie avec le slogan “l’avortement légal est une dette de la démocratie”. »

Un travail de fourmi
La création de la « Campaña » rassemble soixante-dix organisations (féministes, mais aussi étudiantes, syndicales, universitaires, LGBT, de défense des droits humains…). Pas de fonds ni de subventions pour un collectif qui n’a aucune existence légale. On se débrouille, on bricole, on y met de sa poche. Les unes s’arrangent avec des imprimeries amies pour les tracts. D’autres avec des coopératives de couture pour les foulards verts. Le travail militant s’articule autour de plusieurs manifestations à des dates-clés, comme le 28 septembre, journée pour la légalisation de l’IVG. Les manifestantes ne dépassent pas les quelques dizaines, quelques centaines au mieux.

La Campagne récupère la tradition de la Codeab d’installer des tables à des coins de rue pour faire signer une pétition d’adhésion à une loi. A l’époque, pas de plateformes en ligne du type change.org. Tout se fait au stylo, sur des formulaires photocopiés. « On avait froid, on recevait souvent des insultes, des crachats, mais parfois, les gens s’arrêtaient, posaient des questions et changeaient même d’avis, raconte Elsa Schvartzman. Un vrai travail de fourmi. » Très vite, la Campagne obtient le soutien de personnalités de l’art et de la culture, telles que les actrices Cipe Lincovsky ou Soledad Silveyra, les écrivains Felipe Pigna ou Osvaldo Bayer, le groupe de rock Attaque 77 ou le danseur étoile Julio Bocca…

Le 28 mai 2007, la Campagne dépose au Congrès un projet de loi longuement travaillé, accompagné de boîtes en carton pleines à craquer de formulaires de signatures récoltées pendant deux ans. Plusieurs fois remanié, le texte sera présenté huit fois en douze ans, avec la même obstination – et dans la même indifférence.

Coup de jeune et fin de l’omerta
Puis arrive 2015. Cette année-là, une série de féminicides émeuvent le pays. Des écrivaines, artistes, intellectuelles organisent une marche de protestation. Relayée sur les réseaux sociaux avec le hashtag #NiUnaMenos (pas une [femme] de moins), elle dépasse les attentes et réunit plus de 300 000 personnes à Buenos Aires. L’année suivante, une nouvelle manifestation réunit encore plus de monde. Cette fois, les deux revendications convergent : « Sans avortement légal, il n’y a pas de “ni una menos” », proclament les féministes.

« Ni Una Menos a donné une visibilité que la Campagne n’avait pas, assure Martina Ferretto, une militante de 28 ans. Je m’y étais intégrée un an avant, à 22 ans, il n’y avait pas tellement d’autres jeunes que moi à ce moment-là. Ça a changé après 2015, et surtout après la manifestation du 28 septembre 2017 appelée “Un cri global pour l’avortement légal”. » Les jeunes recrues vivifient la Campagne, lui apportant fraîcheur, entrain, et, surtout, maniement des réseaux sociaux.

Survenu dans la foulée du mouvement #metoo dans le reste du monde, le « cri global » est, enfin, couvert par les médias, sidérés par cette soudaine déferlante féministe. On se met à parler d’avortement à la télévision, en prime time, en particulier dans le programme d’un présentateur star, Jorge Rial, sorte de Cyril Hanouna argentin. Il lance dans son émission une chronique pour l’IVG et invite des militantes. C’est la fin de l’omerta, après tant de décennies d’assourdissante loi du silence.

Marée verte
Le 19 février 2018, la participation à un pañuelazo (manifestation au foulard) organisé par la Campagne explose tous les records. Les radios et les télés sont là ; la manifestation fait la « une » des journaux. L’année 2018 est celle de tous les espoirs : le président de droite d’alors, Mauricio Macri (de 2015 à 2019), conscient d’un changement de société sur le sujet et désireux de s’afficher en progressiste après un bilan économique désastreux, annonce que le projet de loi sur l’IVG présenté par la Campagne devra être débattu.

Une véritable « marée verte » déferle sur le pays. Un collectif d’actrices argentines pour le droit à l’IVG, dont certaines très célèbres, se crée. « Un jour, je suis montée dans le bus, et dix personnes avaient un foulard noué à leur sac », s’étonne encore Celeste Mac Dougall, 42 ans, professeure d’histoire et membre de la Campagne depuis onze ans. « Alors que nous ne le sortions discrètement que pendant les manifs, porter le foulard est devenu un acte politique performatif de la réalité quotidienne : toute la journée, ces jeunes montrent ce qu’elles pensent ! »

Pendant les débats, d’abord à la Chambre des députés, le 14 juin 2018, puis le 9 août au Sénat, 2 millions de personnes, surtout des femmes, se rassemblent devant le Congrès, foulard vert au poignet, chantant à tue-tête : « Maintenant qu’on est ensemble, maintenant qu’on nous voit, le patriarcat va tomber, et le féminisme vaincra ! » Le projet de loi sera rejeté mais les « historiques », qui ont lancé un mouvement à une époque où le féminisme était un gros mot, deviennent les idoles d’adolescentes de 14 ou 15 ans.

Nelly « Pila » Minyersky, 91 ans, la doyenne de la Campagne, qui travaille encore tous les jours dans son cabinet d’avocate, s’amuse d’être devenue une vedette. « C’est émouvant, ces jeunes qui me demandent des selfies », rit-elle, appuyée sur sa canne. « Pila » est de toutes les manifestations, de toutes les réunions. On l’a vue marcher dans les rues de Cannes en 2019, quand une délégation de la Campagne s’est rendue à la présentation du film Femmes d’Argentine (Que Sea Ley), de Juan Solanas. Aux cris d’« Avortement légal à l’hôpital », entourées de célébrités, elles ont bruyamment et joyeusement monté les marches du palais. Une scène impensable quinze ans plus tôt.

Nelly Minyersky qualifie de « miracle laïc » le fait que la Campagne ait réussi à fédérer dans le temps des troupes hétéroclites. Les militantes ont fait de leurs différences une force. La façon de s’organiser, en commissions (de presse, de rédaction du projet de loi, de lobbying parlementaire…), prenant en compte toutes les sensibilités territoriales (une gageure pour un immense pays au système fédéral), et l’importance donnée au consensus « ont permis que les forces qui la composent se sentent identifiées dans les prises de décision », souligne Nayla Vacarezza.

En mémoire des historiques
Depuis cette première conférence de presse désertée par les journalistes, en 2005, des centaines d’articles, de documentaires, de livres ont relaté en Argentine l’histoire de la Campagne, intégrée aujourd’hui par plus de 700 organisations. Les « historiques », elles, vieillissent. Certaines sont mortes sans avoir vu le fruit de leur lutte. La disparition, en 2009, soit bien avant la « marée verte », de Dora Coledesky, celle par qui tout a commencé il y a trente-deux ans, les a plongées dans le deuil. Sa petite-fille, Rosana Fanjul, 46 ans, a rejoint la Campagne en 2015. « À la fin de sa vie, elle assurait que le chemin était tracé et que la loi arriverait tôt ou tard. J’aurais voulu qu’elle vive ce moment. Mais je suis là, ainsi que ma fille Ximena, qui s’est unie à la lutte, c’est comme si elle nous avait légué cette tâche », s’émeut-elle.

Après le vote positif du Sénat, une clameur s’est élevée : « Il faut l’appeler Loi Dora Coledesky ! » Mais l’Histoire ne retiendra certainement que le nom du président Alberto Fernandez – et son authentique courage politique –, comme on n’a retenu que celui de Simone Veil en France et non ceux des milliers de militantes. L’amertume est grande au sein de la Campagne d’avoir vu comment le gouvernement a déposé au Congrès son propre projet de loi, au lieu de reprendre celui du collectif, présenté pour la huitième fois en mai 2019, après l’échec de 2018.

Mais la politique a ses raisons que le militantisme ignore. « La promesse du pouvoir exécutif n’était pas de juste envoyer un projet de loi, mais de tout mettre en œuvre pour que l’avortement soit légalisé ; et dans les régimes présidentiels comme le nôtre, les projets envoyés par l’exécutif ont plus de poids que lorsqu’ils sont déposés par des députés ou des membres de la société civile, explique Elizabeth Gomez Alcorta, ministre des femmes, des genres et de la diversité. Cela n’empêche pas que notre texte ait repris une grande partie de celui présenté par la Campagne. »

Le combat continue et s’exporte
La Campaña a essaimé dans tout le sous-continent : des collectifs sont nés dans d’autres pays, le vert s’est répandu comme une nouvelle marée. Les féministes latino-américaines espèrent que la victoire des pro-choix argentines, dans le pays du pape François, aura des répercussions sur leur propre lutte. Dans six pays de la région, l’IVG est interdite même si la grossesse fait courir un risque mortel à la femme enceinte.

Quinze ans après sa création, la Campagne a donc obtenu ce pour quoi elle est née. Qu’adviendra-t-il du mouvement ? « Ça ne fait que commencer : les anti-IVG ne vont pas se résigner, il faudra s’assurer que la loi est bien appliquée, éviter que l’objection de conscience prévue dans le texte ne soit un frein à l’accès à l’IVG… », explique Martha Rosenberg, qui ne songe nullement à prendre sa retraite du militantisme malgré son âge, « qui commence à peser ».

Devant le Congrès, mercredi à l’aube, Elsa Schvartzman éclate en sanglots en voyant s’afficher, sur un des écrans géants, le résultat du vote. Tout autour d’elles, ses camarades de lutte, de tous âges, enlacées malgré la crainte du coronavirus, célèbrent leur victoire. « Je regarde en arrière toutes ces années, et je vois que nous avons construit quelque chose qui changera l’Histoire », dit-elle, les lunettes embuées par le masque et par des larmes. Elle s’interrompt. Puis reprend : « En fait, nous avons déjà fait l’Histoire. »

www.prensa.cancilleria.gob.ar es un sitio web oficial del Gobierno Argentino