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La colère enfle dans une Amérique latine au ralenti

La colère enfle dans une Amérique latine au ralenti

La faible croissance et les inégalités attisent le mécontentement d’une classe moyenne émergente.

Equateur, Bolivie, Chili, Colombie… L’Amérique du Sud connaît depuis plusieurs semaines une vague de contestation sociale. Si le détonateur, souvent lié à des restrictions budgétaires, diffère d’un pays à l’autre, le terreau est le même. Il cristallise les aspirations déçues d’une classe moyenne qui a émergé pendant l’âge d’or des années 2000 et les revendications des minorités indiennes. Depuis plusieurs années, l’Amérique latine, surtout la partie sud du continent, subit un net ralentissement de la croissance.

Cette année encore, elle sera la plus faible de la planète avec une baisse du PIB de 0,2 %, contre une hausse de 3,9 % pour l’ensemble des économies émergentes. Cela tient aux mauvaises performances du poids lourd brésilien et de l’Argentine, deuxième économie de la région, et à l’effondrement du Venezuela plongé dans une très grave crise sanitaire. «La richesse nationale a diminué de moitié en quatre ans. Le PIB par habitant, qui était le plus élevé d’Amérique latine mi-2000, est tombé sous le niveau de 1955», décrit Anthony Caubin, de l’Agence française du développement (AFD). Un cinquième de la population a choisi l’exil, ce qui n’est pas sans causer des tensions dans les États voisins, en première ligne la Colombie, facteur supplémentaire de mécontentement.

Le fait générateur de ces difficultés vient de la grande dépendance, à des degrés divers, aux matières premières, pétrole et minerais, et d’un manque de diversification. Il est criant au Venezuela, qui a vécu de la rente pétrolière jusqu’au pic des prix en juin 2014 à 115 dollars le baril. L’effondrement du pétrole, à partir de cette date, coïncide avec une inversion de tendance de la pauvreté, qui repart à la hausse dans l’ensemble du sous-continent, après douze ans de baisse. Elle a encore augmenté en 2019 selon les données publiées jeudi par la Cepal, Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine.

Vulnérables aux chocs

Le mécontentement tient à la fragilité même des classes moyennes. Un tiers de la population vit avec un revenu quotidien de 13 à 30 dollars et reste vulnérable aux chocs. «Dès que l’économie ralentit, de nombreuses personnes retombent dans le secteur informel car il n’y a pas assez de filets sociaux», commente l’économiste de l’AFD. Elles avaient les attributs de vie de la classe moyenne, précise-t-il, s’agissant de la consommation mais pas forcément de l’accès à des services formels et à de meilleures opportunités économiques. Aidées par des programmes d’urgence tels que Bolsa Familia au Brésil, beaucoup de familles consommaient à crédit. L’accès, pour une frange plus aisée, à une meilleure éducation a attisé les revendications, surtout des jeunes générations plus qualifiées.

Si la région subit le ralentissement de la conjoncture mondiale et de la Chine, certains pays affichent une meilleure santé macroéconomique

Problème récurrent, insistent les experts, les États n’ont pas su profiter de ces années fastes pour mener les réformes structurelles en instaurant des fiscalités plus progressives, plus inclusives, et permettant de changer leur modèle économique axé sur les exportations. La région pâtit aussi de son manque d’intégration: 85 % des échanges latino-américains sont faits hors de la région, destinés pour beaucoup à la Chine, gros acheteur de minerai de fer brésilien, de cuivre chilien et péruvien.

Si la région subit le ralentissement de la conjoncture mondiale et de la Chine, certains pays affichent une meilleure santé macroéconomique. Ce club de pays «vertueux» comprend la Colombie, le Chili et le Pérou, qui ont à la fois une faible dette publique (entre 25 et 50 % du PIB) et une inflation modérée, inférieure à 3 %. «Ils ont des marges de manœuvre budgétaires et monétaires pour mettre en place des politiques contracycliques, souligne Juan Carlos Diaz, de Société générale. Ce qui n’est pas le cas de l’Argentine, de l’Équateur et du Brésil.» Après la réforme clé des retraites, l’urgence pour le gouvernement brésilien, précise Jens Arnold, de l’OCDE, est de réformer la fiscalité pour assurer la soutenabilité des finances publiques et redonner confiance aux investisseurs. Le Brésil, comme d’autres pays de la région, souffre de sous-investissement et de déficit de productivité qui brident la croissance potentielle.

Reflet des difficultés, la colère de la rue fait aussi souffler un vent de réforme. «Ils cherchent à construire des avancées démocratiques à l’exemple du Chili, et la promesse d’une nouvelle constitution», salue Christophe Ventura, directeur à l’Iris.


Équateur: colère contre l’austérité du FMI

Le bilan des douze jours de protestation et de paralysie du pays est lourd: 10 morts, plus de 1 300 blessés et 2 000 arrestations. À l’origine: la décision du président Lenin Moreno, élu sous étiquette socialiste, de couper les subventions massives sur les carburants, provoquant jusqu’à 123 % de hausse des prix. Cette mesure fait partie du paquet de réformes imposé par le FMI dans le cadre d’un plan d’aide de 4,2 milliards de dollars acté cet été pour faire face à une envolée du déficit et un manque de liquidités. «Très dépendant du pétrole, le pays s’est beaucoup endetté après l’effondrement des cours», note Juan Carlos Diaz, de Société générale. Si le décret a été annulé le 13 octobre, la population s’attend à d’autres mesures d’austérité. Le pays va finir l’année en récession (PIB en recul de 0.5 % selon le FMI).


Colombie: le rejet des inégalités

Une semaine après son déclenchement, la protestation ne faiblit pas en Colombie avec une nouvelle grève générale mercredi. Après les affrontements du week-end dernier, qui ont fait trois morts, et fait l’objet d’un couvre-feu de 24 heures dans la capitale, le président Ivan Duque prône le dialogue avec les syndicats. Depuis seize mois au pouvoir, le dirigeant de droite est très contesté sur fond d’inégalités, malgré la croissance dynamique. La rue proteste contre sa politique économique et sécuritaire, en particulier sa volonté d’augmenter l’âge de départ à la retraite.

Les étudiants réclament plus de moyens pour l’éducation publique. «La situation sociale s’est fragilisée ces dernières années. Un vent de colère souffle contre l’austérité», explique Christophe Ventura de l’Iris. Il y a un terreau «d’instabilité dans ce pays déchiré par 50 ans de conflit armé», ajoute-t-il. Les Colombiens se plaignent des retards pris dans l’application de l’accord de paix signé en 2016 avec la guérilla des Farc et d’une recrudescence de la violence liée au narcotrafic.


Brésil: disparités records et croissance structurellement faible

Le Brésil cumule les handicaps: des inégalités records, les plus élevées d’Amérique du Sud, des scandales de corruption sans précédent et une très faible croissance. Depuis 2014, l’ex-locomotive du continent aura enchaîné une croissance nulle, deux années de récession, les pires de son histoire, et un PIB qui n’a plus dépassé 1 % en moyenne. «Le PIB par tête a perdu neuf ans pendant la récession et la récupération est beaucoup plus lente que par le passé», souligne Jens Arnold, de l’OCDE. À l’image de ce qui se passe aujourd’hui au Chili, les Brésiliens sont aussi descendus dans la rue contre l’appauvrissement et la vie chère, s’indignant de l’argent englouti dans l’organisation de la Coupe du monde de football (juin 2014) et des Jeux olympiques (été 2016).

Ils étaient aussi écœurés par l’ampleur du scandale «Lava Jato» impliquant la grande compagnie nationale Petrobas et l’entreprise de construction Odebrecht, qui a éclaboussé l’ensemble de la classe politique, avec des répercussions dans plusieurs autres pays de la région. Ce ras-le-bol généralisé a conduit au pouvoir Jair Bolsonaro, leader taxé d’extrême droite pour ses positions radicales, en particulier contre les populations indigènes et les homosexuels. Il a confié les rênes de l’économie à Paulo Guedes, un ministre apprécié des milieux d’affaires, qui doit mener des réformes libérales jugées indispensables pour relancer la croissance.


Argentine: une économie en récession, au bord du défaut, sous perfusion du FMI

L’élection présidentielle a catalysé le mécontentement généralisé des Argentins, qui se solde par le retour au pouvoir d’un duo péroniste, Alberto Fernandez et l’ex-dirigeante Cristina Kirchner au poste de vice-présidente. Sous la précédente majorité de Mauricio Macri, «il n’y a jamais eu autant de mouvements populaires, de mobilisations syndicales, indiennes…», note Christophe Ventura, de l’Iris. Et pour cause: la population subit une crise d’ampleur qui fait resurgir le spectre de la faillite de 2001. Plus de 3 % de récession prévue cette année, 50 % d’inflation, 35 % de taux de pauvreté et une nouvelle tutelle du FMI, qui a octroyé une aide record de 57 milliards de dollars, conditionnée à un sévère plan d’ajustement.

Les experts sont unanimes: le pays va avoir du mal à échapper au défaut de paiement, contraint par l’envolée de la dette publique, passée en quatre ans de 50 % à plus de 90 %. L’équation s’annonce complexe pour le président qui prend ses fonctions le 10 décembre. «Il n’a pas été élu pour serrer la vis fiscale, en même temps il doit éviter un nouveau 2001», résume Jens Arnold de l’OCDE. Sa délicate mission est de trouver un accord de restructuration de la dette avec les créanciers, dont le FMI. Alberto Fernandez a pris les devants, mardi, en annonçant qu’il ne demanderait pas le décaissement des 11 milliards restants. «Ce que je veux, c’est arrêter de demander et qu’ils me laissent rembourser», a-t-il déclaré.


Chili: le gouvernement promet une nouvelle Constitution et un nouveau contrat social

L’étincelle est partie de l’augmentation du ticket de métro à Santiago, ou plus exactement du projet d’instaurer des heures creuses et des heures pleines dans les transports. La capitale est depuis plusieurs semaines l’épicentre de manifestations qui ont donné lieu à de violents affrontements contre les forces de l’ordre. Au moins vingt personnes ont été tuées depuis le début de la crise, la plus importante que traverse le pays depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet en 1990. Plus de 7 000 personnes ont été mises en détention. Cette crise marque une exaspération sociale comme dans d’autres pays de la région contre la cherté de la vie et les inégalités.

«Depuis plusieurs années, les tensions sociales augmentent car la population ne voit plus son pouvoir d’achat progresser», note Juan Carlos Diaz, de la Société générale. Pourtant, c’est l’économie la plus riche de la région, avec un PIB par habitant équivalent à la Hongrie. «Il y a aussi un ras-le-bol des élites, du manque de renouvellement de la classe politique», souligne de son côté, Anthony Caubin de l’Agence française du développement. Depuis quatre mandats, deux présidents se sont succédé au pouvoir, Michelle Bachelet et Sebastian Pinera. Après plus d’un mois de mobilisation, les manifestants ont remporté une bataille importante. Le gouvernement accepte de rédiger une nouvelle constitution pour remplacer celle datant de Pinochet. À charge pour le Congrès d’écrire le texte qui sera soumis à un référendum. L’objectif, a expliqué le gouvernement, est de «reconfigurer le contrat social, qui est apparu comme une demande fondamentale de nos concitoyens». Aucun calendrier n’a cependant été précisé.

 

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