Javier Milei, l’ultralibéral qui joue les trublions de la politique argentine

Javier Milei, l’ultralibéral qui joue les trublions de la politique argentine

Economiste, le candidat qui se réclame de l’« anarcho-capitalisme » s’est imposé comme troisième force politique dans la capitale lors des primaires aux législatives du 14 novembre.

« Vive la liberté, bordel ! » Le soir des résultats des élections primaires aux législatives, dimanche 12 septembre, Javier Milei, 50 ans, candidat à un siège de député dans la ville de Buenos Aires, a harangué ses partisans au rythme de son slogan, synthèse de son idéologie, le libertarisme réactionnaire. « Je ne suis pas venu ici pour guider des agneaux mais pour réveiller les lions ! », a continué de hurler l’économiste outsider et antisystème, usant de cette formule répétée devant des supporteurs galvanisés.

Son score, 13,66 %, l’a, de son propre aveu, étonné lui-même, le propulsant, dans la capitale, comme troisième force politique derrière la coalition de centre droit Juntos por el Cambio, qui tient la mairie de Buenos Aires depuis 2007, et derrière le parti du président, Alberto Fernandez (centre gauche). Ces primaires, qui font office de sondage grandeur nature des législatives du 14 novembre, ont marqué une déroute de ce dernier dans la majorité des régions.

S’il répète son score le 14 novembre, sous l’égide de la coalition « La liberté avance », Javier Milei sera élu député et rejoindra ainsi ceux qu’il désigne comme les « politiques inutiles, parasites, qui n’ont jamais travaillé », comme il l’a avancé lors d’un entretien accordé au Monde et à d’autres médias internationaux. Son élément de langage, asséné à l’envi : en terminer avec « la caste politique », qu’il « compte dynamiter de l’intérieur ». La cohérence ? « Si une chose ne vous plaît pas, le mieux c’est de la changer », justifie-t-il posément.

Sa proposition-phare est d’en finir avec la banque centrale, siège de l’« immoralité » qu’il conspue. Il s’oppose par ailleurs au contrôle des capitaux et à l’introduction de nouveaux impôts. Tandis que le gouvernement argentin a continué de déployer des aides d’urgence aux plus démunis dans le cadre de la pandémie de Covid-19, le candidat n’entend pas renoncer aux subsides, mais ceux-ci deviendront, à son sens, naturellement obsolètes avec la croissance induite par « la liberté retrouvée », qui permettra de « rendre à l’Argentine sa puissance ». Le candidat nie le changement climatique, se prononce en faveur du port d’arme et réaffirme son opposition à l’avortement légal, approuvé le 30 décembre 2020 par le Parlement. Invité en visioconférence lors d’un meeting organisé à Madrid par le parti d’extrême droite espagnol Vox les 9 et 10 octobre, il a affiché son rejet du communisme.

« Javier Milei est un phénomène nouveau, observe Gabriel Vommaro, sociologue au Conseil national de recherche scientifique et technique, spécialiste de la droite argentine. Mais il s’inscrit dans deux dynamiques, celle de la croissance de la droite argentine depuis une quinzaine d’années, et, dans la région, la mouvance libertaire avec Bolsonaro », figure dont Javier Milei se réclame, tout comme de celle de l’ancien président des Etats-Unis Donald Trump. « Le vote pour Milei est un vote de colère », estime Gabriel Vommaro. Il s’agit cependant d’un phénomène encore circonscrit à la capitale.

Sans expérience de la politique, l’économiste « anarcho-capitaliste » a frayé son chemin sur les plateaux de télévision, où il est régulièrement invité depuis 2016 notamment, pour s’exprimer sur le mal endémique argentin, l’inflation – elle s’élève à 51,4 % ces douze derniers mois –, et, depuis 2018, sur la récession qui secoue le pays. Il joue alors les pédagogues, invoquant philosophes, économistes, et son socle idéologique, celui de l’école autrichienne – symbolisée par Friedrich Hayek –, qui rejette l’intervention de l’Etat. Parfois vociférant, voire insultant – Horacio Rodriguez Larreta, le maire de Buenos Aires, de la coalition de centre droit, s’est récemment fait traiter de « gauchiste de merde », « ver de terre misérable » que Javier Milei pourrait « écraser même en fauteuil roulant » –, il apparaissait jusqu’alors comme un trublion, tourné en dérision par ses détracteurs.

« Pour nous, la campagne ne s’arrête jamais, parce qu’on la fait sur les réseaux sociaux », estime Ramiro Marra, également candidat sur la liste de « La liberté avance ». C’est lui qui a mis ses locaux à disposition de la figure tutélaire du mouvement pour recevoir la presse : une salle de réunion où trône une réplique du taureau de Wall Street, au sein de sa société d’investissement en Bourse.

Avec 868 000 abonnés sur Instagram et près de 512 000 sur Twitter, Javier Milei bénéficie d’une solide communauté auprès de laquelle il relaie ses contenus, comme ses interventions médiatiques et ses cours d’économie. C’est le cas de cette conférence TED datant de 2019, vue plus d’un million de fois, durant laquelle il déroule les raisons de son « histoire d’amour » avec le capitalisme, cette « machine à sortir les gens de la pauvreté ». Ses argumentations, déroulées en plusieurs parties, prennent au sein d’une population plus rompue que d’autres aux concepts économiques, inflation et crises répétées obligent.

« Mais Javier Milei ressemble plus à un influenceur qu’à un politique », note Gabriel Vommaro. Selon le sociologue, son discours s’est répandu au sein de l’électorat le plus à droite de Juntos por el Cambio, « déçu par le gouvernement de Mauricio Macri [2015-2019], accusé d’avoir manqué de radicalisme dans ses réformes ». Et, à rebours d’une lecture politique traditionnelle qui lierait une force de droite aux quartiers aisés, il a aussi essaimé dans les zones populaires de Buenos Aires. Il récolte notamment l’intérêt des jeunes, « frustrés par la gestion de la pandémie et ses restrictions », avec un confinement d’environ six mois dans Buenos Aires et sa région en 2020, grignotant des voix à la coalition au pouvoir.

Dans le sud de la capitale, Javier Milei a ainsi recueilli 15 % des voix, soit plus d’un point au- dessus de son score général. Ana, employée d’une boulangerie dans le quartier de Mataderos, lâche : « J’ai voté pour lui parce que je veux un changement, j’ai 53 ans et c’est toujours la même chose, j’arrive à la fin du mois en rampant. » Ses propositions ? « Je ne sais pas vraiment, je sais qu’il a des idées sur l’économie et qu’il est différent. »

Emiliano, 16 ans – âge du droit de vote en Argentine –, traîne après les cours avec une bande d’amis et sait très bien ce qui le séduit chez Javier Milei : « Supprimer la banque centrale, je trouve ça bien, ses idées sur l’économie sont différentes. » L’adolescent aide ses parents au négoce familial, et, si la famille s’en sort, « c’est parce que [s]on frère et [lui se sont] mis aux bitcoins ». « Moi, il me plaît, le chevelu », s’esclaffe Ticiano, 17 ans, en référence à la coiffure du candidat qui emprunte aux codes des comic books.

Au fil de ses interventions dans les médias, Javier Milei a construit son image d’iconoclaste, ancien membre d’un groupe de rock amateur, ex-gardien de foot dans un club de banlieue. « Il finit toujours par humilier ses adversaires », s’enthousiasme Ticiano. « On verra au mois de novembre, pour l’instant on n’a encore rien obtenu », souligne le candidat, déjà convoité par l’aile la plus à droite de la coalition d’opposition. Après les primaires, il a relancé sa campagne en donnant des cours d’économie en plein air.

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