En Argentine, le confinement assoupli, l’épidémie loin d’être terminée

En Argentine, le confinement assoupli, l’épidémie loin d’être terminée

Après quatre mois de confinement dans le Grand Buenos Aires, les autorités préparent un « retour graduel à la normalité ». Le président Alberto Fernandez tente de préserver le consensus politique bâti autour de sa gestion de la pandémie.

« Tous ces efforts n’ont pas été inutiles. » Le laïus est devenu habituel, le rendez-vous également, toutes les deux à trois semaines depuis la mi-mars : en direct de la résidence présidentielle d’Olivos, en banlieue cossue de Buenos Aires, Alberto Fernandez annonce aux Argentins les prochaines étapes dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Le président péroniste de centre gauche, au pouvoir depuis sept mois, a une nouvelle fois présenté, vendredi 17 juillet, les « bons chiffres » de l’Argentine, comparés à ceux de pays voisins.

Au 19 juillet, l’Argentine comptait près de 127 000 cas positifs de Covid-19, dont 2 260 mortels. Le confinement obligatoire mis en place très tôt, le 20 mars, a permis, dans un premier temps, de freiner la contagion. Mais après quatre mois d’isolement forcé dans le Grand Buenos Aires – qui concentre le tiers de la population argentine et 90 % des cas du pays, le reste de l’Argentine s’étant progressivement déconfiné –, le nombre de nouveaux cas et de décès est en hausse. Le 15 juillet, l’Argentine a recensé 82 morts, un record depuis le début de l’épidémie.

Malgré ces chiffres, « nous allons tenter de revenir à la normalité graduellement, dans ce nouveau monde différent », a affirmé M. Fernandez. Après une phase d’isolement très stricte durant la première moitié du mois de juillet, les habitants du Grand Buenos Aires reviennent, ce lundi, à un confinement plus souple. « Je vous fais confiance », a déclaré Horacio Rodriguez Larreta, le maire de Buenos Aires membre du parti d’opposition Proposition républicaine (PRO, droite), qui a présenté un plan de déconfinement progressif en six phases.

Des doutes et des critiques

La première s’étend jusqu’au 2 août et prévoit, notamment, la réouverture de la plupart des commerces de proximité et l’autorisation de la course à pied. Dans la province de Buenos Aires, où la situation épidémiologique est plus préoccupante, les restrictions sont plus nombreuses. Plutôt que de parler de déconfinement, le gouverneur Axel Kicillof, issu de la coalition au pouvoir, a préféré employer la formule vague de « confinement intermittent ».

« Assouplir le confinement en ce moment n’est pas une très bonne option, s’inquiète Javier Farina, infectiologue, mais il est clair que cette longue situation d’isolement a eu d’autres conséquences : économiques, psychologiques, sociales… Les autorités ont décidé d’ouvrir, tout en se préparant à appuyer sur la pédale de frein si la situation s’aggrave. » Alberto Fernandez a, de fait, précisé qu’un retour en arrière vers un confinement plus strict était envisageable si l’épidémie s’accélérait. Dans le Grand Buenos Aires, pour l’instant, le nombre de cas de Covid-19 double en moyenne tous les 25 jours, contre tous les 14 jours à la mi-juin.

Depuis quelques semaines, le consensus autour de ce qui faisait office de gestion modèle dans la région a laissé place à des doutes, voire à des critiques, émanant des milieux scientifiques et d’une partie de l’opposition. Dans une lettre adressée au président argentin, le 14 juillet, une quarantaine de médecins et épidémiologistes dénoncent la stratégie adoptée par les autorités. « Quel a été l’argument scientifique pour que le confinement et les restrictions démarrent [le 20 mars], alors que dans tout le pays, seuls 128 cas positifs de SARS CoV-2 et trois décès avaient été recensés ? » Le Dr Farina juge pour sa part que décréter le confinement tôt a été « très opportun. C’est un temps fondamental de gagné afin de pouvoir traiter au mieux les patients ».

Clivage politique

« La société a globalement approuvé le confinement, mais pas ses conséquences », indique Carlos de Angelis, professeur de sociologie à l’Université de Buenos Aires, qui évoque les inquiétudes de la population liées à la paralysie de l’activité économique. La pandémie a porté un nouveau coup dur à l’économie d’un pays déjà frappé depuis deux ans par une grave crise. Le Fonds monétaire international (FMI) – créancier de l’Argentine, qui négocie d’ailleurs en ce moment la restructuration de sa dette publique – anticipe une contraction de 9,9 % du PIB du pays en 2020. Selon l’ONU, près de 60 % des enfants argentins pourraient vivre sous le seuil de pauvreté à la fin de l’année.

Alberto Fernandez, qui bénéficiait de 70 % d’opinions positives au début de l’épidémie, est tombé à 55 % début juillet, selon une enquête de l’université de San Andrés. « Il reste populaire, pondère Maria Esperanza Casullo, professeure de sciences politiques à l’Université nationale de Rio Negro (sud du pays). C’est une constante en Argentine : un secteur de la société est affilié politiquement au péronisme, un autre y est fermement opposé. Il était évident que les opposants au péronisme allaient protester, quelle que soit la politique adoptée par le gouvernement pour lutter contre le coronavirus. »

La politologue estime que la pandémie a révélé l’existence de deux tendances au sein de l’opposition : « Ceux élus à des postes importants, et ceux qui n’ont plus de mandat. » Ainsi, le maire de Buenos Aires, Horacio Rodriguez Larreta, affiche, depuis le début de l’épidémie, une collaboration extrêmement cordiale avec la majorité au pouvoir.

D’autres représentants de l’opposition, qui s’étaient tenus plus discrets dans un premier temps, n’hésitent plus à alimenter la grieta (le clivage politique), à l’image de Mauricio Macri. L’ex-président, arrivé en deuxième position à l’élection d’octobre à laquelle il briguait un second mandat, a déclaré, lors d’une interview avec le média en ligne Infobae : « Malheureusement, nous avons vu le gouvernement tenter d’empiéter sur les libertés durant la pandémie (…) la liberté d’expression, l’indépendance des pouvoirs, la propriété privée. »

Des revendications reprises par une partie des manifestants présents, le 9 juillet – jour de fête nationale – à Buenos Aires. En plein confinement strict, quelques milliers de personnes arborant des drapeaux bleu ciel et blanc ont défilé dans le centre de la capitale. Parmi eux, des familles entières, comme celle de Soledad Castro, la trentaine, qui s’exclamait : « Ce gouvernement profite de la pandémie pour exproprier des entreprises ! » en référence au projet (depuis suspendu) du gouvernement de nationaliser Vicentin, grande entreprise céréalière surendettée.

Les participants à ce rassemblement étaient « des personnes de classe moyenne aux revendications hétérogènes, qui cherchent un leader », selon le sociologue Carlos de Angelis. Pour la politologue María Esperanza Casullo, « Mauricio Macri semble décidé à être la personne qui incarne cette opposition, mais il a une image négative [33 % d’opinions positives, selon l’enquête de l’université de San Andrés]. La société a gardé un mauvais souvenir de sa gestion. » Sur Twitter, Mauricio Macri s’est réjoui de cette manifestation en publiant : « LIBRES ! » Lors de sa conférence de presse le 17 juillet, Alberto Fernandez a déclaré, comme en réplique à son prédécesseur : « Pour être libres, nous devons d’abord être en vie. »

Aude Villiers-Moriamé(Buenos Aires, correspondante)

www.prensa.cancilleria.gob.ar es un sitio web oficial del Gobierno Argentino