En Argentine, la course contre la montre des procès des crimes de la dictature

En Argentine, la course contre la montre des procès des crimes de la dictature

La pandémie, la lenteur des procédures judiciaires et le silence des accusés font obstacle au travail de mémoire et de justice à l’œuvre depuis le mitan des années 2000.

Pas de face à face entre accusés et proches de victimes comme lors des éditions précédentes, pas de longue attente au tribunal, pas de slogan « Presente ! Ahora y siempre ! » (« présent, maintenant et toujours », traditionnellement scandés après les noms de disparus)… C’est par visioconférence qu’a été énoncé le verdict dans le procès pour crimes contre l’humanité « ESMA IV », jeudi 18 février, diffusé en direct sur YouTube.

Huit accusés, anciens militaires et policiers sous la dictature, qui a régné en Argentine de 1976 à 1983, ont été condamnés à des peines allant de six ans de prison à la réclusion à perpétuité, pour des crimes commis à l’encontre de quelque 800 victimes (détention illégale, torture, meurtre, vol de bébés…).

« Nous avions demandé la perpétuité pour sept des huit accusés ; mais c’est un verdict satisfaisant, qui établit la responsabilité de personnes qui n’avaient encore jamais été jugées », indique Sol Hourcade, avocate, membre du Centre d’études légales et sociales (CELS), ONG de défense des droits humains qui représentait plusieurs victimes dans ce procès.

L’Ecole de mécanique de la marine (ESMA, aujourd’hui reconvertie en musée de la mémoire et centre culturel) a abrité l’un des plus grands centres clandestins de détention durant la dictature militaire. Etant donné le grand nombre de victimes (estimé à 5 000 personnes, dont une grande majorité sont toujours portées disparues) et d’accusés, le « mégaprocès » ESMA comprend plusieurs volets : ESMA I, ESMA II, ESMA III (le plus long et le plus médiatique, dont le verdict est tombé en 2017).

Offrir « mémoire, vérité et justice »
Et ESMA IV ne sera certainement pas le dernier : « De nouvelles preuves émergent toujours, qui permettent à leur tour d’établir de nouvelles responsabilités », indique Sol Hourcade, précisant que d’autres procès liés aux crimes commis à l’ESMA sont en cours, dont un qui se penche sur les agressions sexuelles et viols perpétrés par deux responsables militaires au sein du centre clandestin de détention. L’avocate cite également le cas de l’ex-policier Mario Sandoval, que la France a extradé fin 2019.

Plus de 1 000 personnes ont déjà été condamnées en Argentine depuis 2006, date du premier verdict après la reprise des procès pour crimes contre l’humanité. Après les lois d’impunité et les amnisties de criminels votées au sortir de la dictature – dont certaines décrétées par l’ancien président Carlos Menem, décédé le 14 février –, cette page dramatique de l’histoire argentine a été rouverte sous le mandat de Nestor Kirchner (2003-2007) afin d’offrir « mémoire, vérité et justice » aux victimes et aux familles endeuillées.

« Mille condamnations, c’est un exemple au niveau mondial, la justice a fait beaucoup de chemin », salue Daniel Cabezas, directeur de Mundo Lesa, un site d’informations consacré à l’actualité des procès de la dictature. Ce producteur audiovisuel, qui a lui-même été emprisonné durant le régime militaire, a perdu son frère Gustavo en 1976, arrêté à l’âge de 17 ans et porté disparu depuis.

« Mais si l’on regarde le verre à moitié vide, les procès avancent très lentement ; non seulement on a dû attendre de longues années avant qu’ils ne s’ouvrent vraiment [dans les années 2000], mais ceux-ci ont accumulé beaucoup de retard », déplore Daniel Cabezas, qui voudrait éviter de voir davantage d’accusés jouir d’une « impunité biologique », c’est-à-dire que leur décès intervienne avant une condamnation. Selon un rapport du parquet fédéral datant de fin 2020, plus de 900 personnes poursuivies pour crimes contre l’humanité sont décédées depuis 2006, 75 % d’entre elles avant d’être jugées.

Bébés volés aux opposants politiques
« Les accusés vieillissent, les victimes et leurs proches aussi… Nous nous battons pour que les procès pour crimes contre l’humanité soient traités de manière prioritaire et pour que les procédures judiciaires soient accélérées », signale l’avocate du CELS Sol Hourcade, qui suggère par exemple que les audiences pour ces procès aient lieu plusieurs jours par semaine, au lieu d’un actuellement. Il s’écoule en moyenne plus de cinq ans entre leur ouverture et le verdict.

La pandémie n’a rien arrangé : les audiences ont été suspendues durant plusieurs mois en 2020, avant que ne s’organise leur continuité de manière virtuelle. Les procès ont accumulé du retard, comme ceux examinant les crimes commis dans l’enceinte du Campo de Mayo, immense garnison militaire où ont fonctionné quatre centres de détention clandestins. Seule une centaine d’opposants politiques en sont ressortis vivants selon Daniel Cabezas, qui a lui-même passé une semaine enfermé dans l’une de ces prisons secrètes.

C’est aussi au Campo de Mayo que Guillermo Amarilla Molfino est né. Fils de militants de l’organisation de gauche Montoneros détenus clandestinement, il est arraché à ses parents dès sa naissance, en 1980, et donné illégalement en adoption à un agent de renseignement militaire et son épouse. « Je n’ai aucune information sur ce qu’ont été les conditions de détention de mes parents [Marcela Esther Molfino et Guillermo Amarilla] au Campo de Mayo, je ne sais pas comment ils sont morts, ni où se trouvent leurs corps », indique-t-il. Aujourd’hui âgé de 40 ans, cet Argentin a retrouvé sa véritable identité en 2009, grâce à un test ADN. Il est l’un des quelque 130 « nietos » (petits-enfants) identifiés par les Grands-mères de la place de Mai, qui luttent pour retrouver la trace des quelque 500 bébés volés aux opposants politiques.

« Vols de la mort »
« Il y a eu très peu de survivants du Campo de Mayo, et lors des procès, les accusés se tiennent à une loi du silence ; alors nous espérons que la terre, que le lieu lui-même, nous donne des réponses », explique Guillermo Amarilla Molfino.

De nouvelles opérations de recherches – autorisées par la justice – ont été lancées en début d’année par l’Equipe argentine d’anthropologie médico-légale (EAAF). Elles doivent aider à déterminer si des opposants ont été enterrés clandestinement au Campo de Mayo. Plusieurs survols de ce terrain de 5 000 hectares ont permis à l’EAAF d’obtenir une carte 3D qui sera notamment analysée par des géophysiciens avant de décider de possibles excavations.

« Nous essayons de modérer les attentes des familles, car beaucoup de détenus clandestins ont été victimes des tristement célèbres vols de la mort, jetés dans le fleuve Rio de la Plata ou dans l’océan Atlantique », explique Luis Fondebrider, président de l’EAAF, dont les découvertes sont précieuses pour la justice.

« L’identification de corps peut apporter des preuves de responsabilité. [Les recherches] de l’EAAF peuvent être utilisées dans des procès en cours, mais elles prennent en général beaucoup de temps ; le plus probable est que ce travail serve à l’enquête, durant la phase d’instruction », souligne l’avocate Sol Hourcade.

Plus de 600 corps, dont les restes ont été retrouvés par l’EAAF ces dernières décennies lors de précédentes fouilles, n’ont toujours pas pu être identifiés (aucun n’a été retrouvé au Campo de Mayo jusqu’à présent). L’organisation, qui tient un registre de données génétiques, appelle les proches de disparus à donner leur ADN.

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