En Amérique latine, comme en Europe, le Covid agit comme un révélateur des inégalités

En Amérique latine, comme en Europe, le Covid agit comme un révélateur des inégalités

Le sud du continent américain est devenu le nouvel épicentre de la pandémie. En l’absence de filets sociaux, la crise sanitaire aggrave les fractures socio-économiques dans la région la plus inégalitaire au monde. Entretien avec l’historien Olivier Compagnon.

Dans la périphérie de Lima, le 21 mai. Le Pérou, qui a dépassé jeudi 28 mai la barre des 4 000 morts, est le deuxième pays le plus touché par l’épidémie de Covid-19 en Amérique latine après le Brésil. (GERALDO CASO / AFP)

A l’heure où plusieurs pays se déconfinent avec prudence, l’Amérique latine, nouvel épicentre de la pandémie, fait face à une augmentation du nombre de cas de coronavirus. Le bilan dépasse désormais 45 000 morts (avec les Caraïbes), selon un comptage réalisé jeudi 28 mai par l’AFP. Le pays le plus affecté est le Brésil, qui recensait jeudi 26 754 morts et près de 440 000 cas confirmés de contamination. En l’absence de filets sociaux dans la plupart des pays latino-américains, la crise sanitaire aggrave les fractures socio-économiques dans la région la plus inégalitaire du monde. Entretien avec Olivier Compagnon, professeur d’histoire à l’université Sorbonne-Nouvelle (Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine) et corédacteur en chef de la revue « Cahiers des Amériques latines ».

Les pays d’Amérique latine ont-ils les moyens sanitaires, humains et économiques d’affronter cette épidémie ?

Ils ont moins de moyens que les pays européens. Toute la région sud-américaine a connu une croissance très forte dans les années 2000 grâce à l’augmentation des cours des matières premières, notamment le pétrole, le gaz et le soja. Ce cycle s’est achevé au milieu des années 2010 et depuis l’économie a ralenti. En 2019, l’ensemble de la région enregistrait seulement 1 % de croissance contre 4 % au cours de la précédente décennie.

Les systèmes de santé sont précaires et inégalitaires. Les hôpitaux publics existent partout mais sont chroniquement en manque de moyens et de ressources humaines. Leur maillage territorial est parfois très distendu et les populations n’y ont pas facilement accès.

Brésil, Chili, Pérou : brusque hausse du nombre de cas de Covid-19 en Amérique du Sud Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas se soigner. Les classes moyennes supérieures et les élites vont dans les cliniques privées où l’on est aussi bien pris en charge qu’à l’hôpital Georges-Pompidou à Paris. Mais elles sont réservées à une frange minime de la population.

Les hôpitaux publics dysfonctionnent en temps normal. Avec les afflux massifs de malades du Covid-19, les hôpitaux sont déjà débordés dans certains pays. Par ailleurs, les établissements n’ont pas assez de respirateurs pour affronter cette pandémie. En Amérique latine, comme en Europe, l’épidémie agit comme un révélateur des inégalités. La différence est que l’Amérique latine est la région la plus inégalitaire du monde, ça va faire beaucoup plus mal.

Pourquoi ?

Il n’y a jamais eu de mise en place d’Etat social ou d’Etat-providence, comme on le connaît en Europe occidentale. Bien sûr, ces dernières années, l’hôpital français a été détricoté, sous-doté, déconstruit, mais il fonctionne encore peu ou prou. Quand on a une appendicite, même si on attend huit heures aux urgences, on est quand même soigné gratuitement. Un Etat qui prend en charge la santé publique de tous ses habitants n’a jamais eu aucun équivalent dans les pays d’Amérique latine.

Pourtant le Costa Rica passe pour le bon élève aux yeux de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Il y a des pays mieux lotis que d’autres. Le Costa Rica a fait le choix à la fin des années 1940 de cesser toutes les dépenses militaires et de les transférer vers l’éducation et la santé. La situation est donc meilleure, car le pays a été capable de mettre en place très rapidement un suivi et un isolement des premiers cas infectés. L’Uruguay s’en sort bien également. Dès le début du XXe siècle, le pays a construit une politique sociale, notamment dans le domaine sanitaire. Aujourd’hui, l’encadrement médical et le nombre de médecins par habitant sont à peu près équivalents à ce qu’on connaît en France.

Ces pays aux systèmes de santé performants sont des exceptions. La situation est mauvaise partout ailleurs, comme au Brésil ou au Pérou. Et elle va sans doute empirer, car les épidémiologistes estiment que le pic n’est pas encore passé.

La gravité de l’épidémie est-elle seulement liée à ces systèmes de santé défaillants ?

Les politiques publiques mises en place face au virus sont évidemment à prendre en compte. A l’échelle du continent, on a eu toute la gamme de ce qu’il est possible de faire : confinement très strict « à l’européenne » comme en Argentine ou en Colombie ou refus du confinement comme au Brésil, même si des gouverneurs ont mis en place des mesures de confinement à l’échelle locale.

Bolsonaro s’obstine à nier le Covid, au mépris des pertes humaines.

Les stratégies de confinement ont, comme en Europe, permis de freiner la dissémination du virus et de préserver les systèmes hospitaliers. Mais même les pays qui ont eu des politiques très strictes de confinement n’ont pas eu les mêmes résultats. En France, le confinement a été facilité par le télétravail et le chômage partiel. En Amérique latine, la part du travail informel est immense. De nombreux habitants ne peuvent pas rester chez eux sans risquer de ne plus pouvoir nourrir leurs familles. Cette dépendance au travail informel a rendu plus compliqué le respect d’un confinement parmi les couches les plus défavorisées de la société. Ce n’est pas un hasard si en Argentine l’épidémie s’est propagée dans les quartiers les plus populaires de Buenos Aires. Les habitants ont moins respecté le confinement, non pas par indiscipline, mais pour de simples raisons économiques. C’est une problématique que connaissent de nombreux pays du Sud, les plus pauvres.

Au Chili, le coronavirus progresse et alimente la colère sociale. Ces dernières semaines, des habitants des quartiers pauvres de Santiago, la capitale, ont bravé le confinement pour manifester et réclamer des aides alimentaires, au prix parfois de heurts avec les forces de l’ordre. La crise sanitaire va-t-elle raviver les tensions que le pays a connues en fin d’année dernière ?

La réponse du gouvernement aux émeutes dans les quartiers populaires, et notamment dans celui d’El Bosque il y a quelques jours, a été autoritaire. L’Etat, pourtant parmi les plus performants financièrement de la région, n’a pas mis en place d’aide urgente au secteur informel, au contraire de l’Argentine qui a versé une prime exceptionnelle de 140 euros aux travailleurs de l’informel.

Lors du grand mouvement social, les manifestants réclamaient davantage de démocratie et voulaient rompre avec la Constitution actuelle héritée de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Mais la matrice de la contestation était un désir d’Etat social. Les Chiliens demandaient justement un accès plus égalitaire à un certain nombre de services considérés comme fondamentaux, l’éducation et la santé avant tout. La réponse du gouvernement n’a pas été la hauteur puisqu’il a seulement proposé de faire un référendum sur la Constitution [prévu le 26 avril, le vote a été reporté au 25 octobre en raison du coronavirus]. Il ne s’agissait pas de rompre avec l’orthodoxie néolibérale. Il faut rappeler que le Chili a été le laboratoire du néolibéralisme. C’est le premier pays où ses théories ont été mises en place dès le milieu des années 1970. De ce fait, c’est un pays où l’éducation et la santé sont les plus marchandisées.

Il est probable que la société chilienne va payer un certain tribut au virus, donc on peut légitimement penser que le mouvement social ne va pas se tarir et au contraire se cristalliser. Il va ressurgir de plus belle à l’aune de la crise du coronavirus qui, justement, est un formidable révélateur des inégalités d’accès à la santé.

Espagne, Chili, Hong Kong, France… avec le déconfinement, la grogne sociale reprend Dans de nombreux pays, on imagine le monde d’après. Quel peut être celui du continent sud-américain ? Est-ce l’occasion d’interroger le modèle néolibéral ?

On n’a pas attendu la crise du coronavirus pour remettre en cause un modèle de développement capitaliste, d’inspiration néolibérale et qui est pour l’Amérique latine extractiviste. L’embellie économique des années 2000 a été largement possible grâce au pillage des ressources naturelles au détriment des communautés indigènes qui vivaient sur ces territoires, comme en Equateur. Elle s’est traduite par une déforestation accrue au Brésil, en Argentine et au Paraguay pour profiter de la manne que représentait la culture du soja…

Des voix dénoncent ce système. Mais c’est un débat compliqué en Amérique latine, car reconsidérer le modèle extractiviste au nom de l’intérêt climatique ou pour protéger les communautés indigènes menacées par la déforestation, c’est aussi remettre en cause la possibilité pour l’Etat de s’enrichir et de redistribuer les fruits de la croissance dans des régions où la pauvreté demeure très importante. 30 % de la population latino-américaine vit sous le seuil de pauvreté. La remise en cause du capitalisme ne se pose pas dans les mêmes termes dans la sixième puissance mondiale qu’est la France et dans des pays comme le Guatemala ou le Salvador, des pays très pauvres qui préfèrent exploiter le peu de richesses qu’ils ont.

Peut-il y avoir, comme dans d’autres pays dans le monde, une tentation autoritaire ?

Dans des pays où les traditions autoritaires sont beaucoup plus fortes et plus marquées, comme au Chili où il reste d’authentiques nostalgiques de la dictature de Pinochet, on peut le craindre. Cette tentation autoritaire peut s’exercer de façon très subtile. Le président chilien, par exemple, a décidé d’un couvre-feu entre 22 heures et 5 heures comme mesure de lutte contre l’épidémie au lieu de fermer les métros bondés. Or, le couvre-feu est à la fois la méthode institutionnalisée de la dictature et la première chose que le gouvernement a faite lorsque les mouvements sociaux de la fin de l’année dernière ont éclaté.

En Bolivie, la crise a suspendu le temps constitutionnel. Le pouvoir provisoire, autoritaire et réactionnaire, mis en place après la démission forcée d’Evo Morales, n’a toujours pas annoncé de date pour les élections, censées se tenir en mai. On est à la frontière de la constitutionnalité.

Enfin, au Brésil, la situation est complexe. Jair Bolsonaro va tellement loin qu’on ne sait pas si une partie de l’armée qui le soutient inconditionnellement va le lâcher ou au contraire si on va basculer dans un « auto-coup d’Etat » où le président confisquerait les libertés démocratiques. On peut donc craindre un basculement autoritaire.

Cette crise va probablement polariser la scène politique entre des acteurs à la tentation autoritaire de plus en plus forte et des acteurs progressistes qui vont essayer d’inventer un Etat social redistributeur.

Quelles vont être les conséquences économiques, quand on sait que la situation du Venezuela ne va pas s’améliorer du fait de la chute des prix du pétrole ou que l’Argentine est en défaut de paiement pour la neuvième fois ?

Les économies latino-américaines sont dépendantes de l’extérieur. La croissance des années 2000 était fondée sur la demande chinoise. Or la Chine connaît un coup d’arrêt économique très fort. L’Amérique latine entre dans une période de profonde récession économique. On va retrouver dans certains pays des niveaux de pauvreté qu’on n’avait pas connus depuis la fin des années 1980 et le milieu des années 1990. Contrairement à la France, il n’y a pas cette bouée de sauvetage qu’est l’Etat social. Dans quatre mois, 50 % de la population vivra sous le seuil de la pauvreté dans de nombreux pays.

Ce qui est inquiétant, ce sont les capitalisations politiques possibles. Plus les classes moyennes s’érodent, plus le fossé entre une minorité très riche et une majorité très pauvre se creuse, plus les aventurismes politiques sont possibles. La place des évangéliques, qui ont un talent particulier pour capitaliser sur ce genre de situation, qui parlent d’abord aux pauvres et aux exclus, sera un des enjeux des années à venir. On sait qu’ils jouent un rôle très important au Brésil et pour Jair Bolsonaro. Mais on pourrait voir demain émerger d’autres figures portées par les groupes évangéliques ou même voir des pasteurs évangéliques au pouvoir. On changerait alors de planète politique.

Propos recueillis par Sarah Diffalah

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