Didier Guillaume: “On ne peut pas vouloir exporter et refuser d´importer”

Didier Guillaume: “On ne peut pas vouloir exporter et refuser d´importer”

INTERVIEW - Le ministre de l’Agriculture revient sur les accords commerciaux et les changements de société qui inquiètent le monde agricole.

Après un été éprouvant dans les campagnes, Didier Guillaume aborde son premier Salon de l’élevage comme ministre de l’Agriculture avec un agenda chargé. Il défend les vertus des accords de libre-échange, en incitant certaines filières d’élevage à mieux s’organiser pour en profiter.

LE FIGARO. - Le monde agricole dénonce deux poids deux mesures sur les accords de libre-échange, entre la suspension de celui avec le Mercosur (Argentine, Paraguay, Brésil, Uruguay et Venezuela) et la signature du Ceta (Canada). Comment sortir de ce double discours?

Didier GUILLAUME.- Il n’y a pas de double discours. Les agriculteurs peuvent être rassurés. En l’état, l’accord avec le Mercosur n’est pas acceptable, le président de la République est très clair. En revanche, le Ceta va dans le bon sens. Les filières du lait, du fromage, du vin et des spiritueux en profitent, notamment parce qu’il reconnaît les appellations protégées (AOC, etc.). Et pour la filière bovine, il existe une clause de sauvegarde en cas de distorsion de concurrence.

«À peine 12 tonnes de viande canadienne ont été exportées en 2018 avec le Ceta vers la France. C’est 0,001 % de la consommation française.»

Didier Guillaume

Ces protections suffisent-elles?

L’Union européenne a labellisé des laboratoires sur place qui feront des contrôles dans les élevages au Canada. Et nos services contrôlent des lots entrant en France. Aujourd’hui, 36 fermes canadiennes sur 72 000 sont homologuées pour exporter en Europe. À peine 12 tonnes de viande canadienne l’ont été en 2018 avec le Ceta vers la France. C’est 0,001 % de la consommation française. Aujourd’hui, la concurrence pour la viande française, c’est d’abord celle des autres pays européens.

L’affaire des faux steaks hachés polonais a pourtant montré qu’il y a des failles…

Au contraire: nous avons retrouvé ces 900 kg en moins de 72 heures. Pour améliorer les choses, nous travaillons à la mise en place au niveau européen d’une «task force» sanitaire, qui pourrait faire des contrôles dans tous les pays de l’Union pour pallier des difficultés de coordination en cas de crise à l’échelle européenne. J’espère qu’elle pourra être opérationnelle l’an prochain.

Faut-il continuer à intégrer l’agriculture dans les accords commerciaux de l’UE?

Le gouvernement est favorable aux accords commerciaux: on ne peut pas vouloir exporter et refuser d’importer. Je pense par exemple que la filière bovine doit s’organiser pour exporter en Chine, dont le marché s’est réouvert après dix-sept ans d’embargo. Cela étant, les produits agricoles et alimentaires ne sont pas des biens comme les autres. On ne peut pas échanger des voitures contre des produits agricoles. Et il est hors de question de mettre dans nos assiettes des produits ne respectant pas nos normes.

«Si on assure une agriculture française saine et durable, il faut le faire savoir. Le made in France doit être mis en avant.» Didier Guillaume

Faut-il améliorer l’étiquetage?

Il faut absolument aller plus loin sur cette question, notamment pour les produits transformés. C’est une demande forte de nos concitoyens. Si on assure une agriculture française saine et durable, il faut le faire savoir. Le made in France doit être mis en avant. Les agriculteurs et les industriels doivent y travailler. Mais ensemble car il ne faut surtout pas opposer circuits courts et produits industriels.

L’élevage à viande n’est-il pas menacé à terme par la baisse  de la consommation, la montée  en puissance des vegan,  des flexitariens?

La filière a compris ce changement de société. Au Salon de l’agriculture, elle a pris comme slogan «Aimez la viande, mangez-en mieux». Les éleveurs de porcs, de bœufs, de volailles réalisent un gros travail sur le bien-être animal - les poules en cages vont disparaître. Et nous annoncerons en octobre des obligations fortes sur ces thèmes. Mais ces transitions prennent du temps et nul ne doit imposer ses choix de consommation aux autres. Jamais un secteur n’a bougé aussi vite en deux ans et jamais on ne lui demande encore autant, notamment sur le plan environnemental. Je n’accepte pas qu’on traite les paysans de pollueurs et d’empoisonneurs. Je combats «l’agri-bashing». Le ministère de la Justice a donné des instructions pour que les agressions soient sanctionnées. Il faut aussi être attentif à l’enjeu des coûts: nombre de Français sont au centime près.

L’agriculture française  n’est-elle pas en retard dans la transition écologique?

Absolument pas. Au 1er janvier 2021, l’utilisation du glyphosate sera interdite en France pour tous les usages pour lesquels il existe déjà des alternatives. L’Anses et l’Inra, avec les instituts techniques, travaillent pour évaluer ces alternatives, pour l’ensemble des productions et pour que des substituts soient prêts. Nous serons au rendez-vous. 7,5 % de la surface agricole utile est désormais en bio, contre 3,8 % en 2012. Par ailleurs, l’objectif est de réduire de 50 % la consommation de produits phytosanitaires en France d’ici à 2025, comparé à 2008. Mais il faut du temps. Supprimer tous les pesticides du jour au lendemain, c’est tuer 50 % des exploitations agricoles.

«Nous avons identifié, avec le ministère de la Transition écologique, une soixantaine de projets de territoire de retenues d’eau pour mieux gérer l’eau en prévision de périodes de sécheresse.»

Didier Guillaume

La transition prend des années. Or les agriculteurs sortent de deux étés difficiles qui les menacent  à court terme. Que faire?

Outre les mesures d’urgence et de solidarité (exonération de taxes foncières, avances des aides européennes, autorisation du fauchage des jachères pour les éleveurs et les céréaliers…), il faut aller plus loin. Car le changement climatique ne va pas s’arrêter. Nous avons deux  grands chantiers: d’abord celui de l’assurance. Avec les syndicats et les assureurs, nous réfléchissons à un système mutualisé, généralisé et accessible à tous, car seuls 30 % des agriculteurs sont aujourd’hui couverts. Second chantier: celui de l’eau. Nous avons identifié, avec le ministère de la Transition écologique, une soixantaine de projets de territoire de retenues d’eau pour mieux gérer l’eau en prévision d’éventuelles périodes de sécheresse. Mais toujours sans gaspillage: rappelons que l’agriculture en utilise 30 % de moins qu’il y a quinze ans. En retenant la pluie pour ne pas qu’elle arrive dans les sols en février mais en mai ou juin, on règle en partie le problème de la sécheresse. Nous devons aussi travailler sur l’adaptation des pratiques agricoles.

Un an après le vote de la loi Egalim qui devait sauver le monde agricole, le compte y est-il?

Non, il n’y est pas encore. Il y a eu des progrès dans certaines filières, qui ont été dits publiquement, mais ce n’est pas suffisant, et les agriculteurs nous disent qu’ils n’en voient pas les retombées. Aujourd’hui, toutes les mesures sont entrées en vigueur et sont opérationnelles. Il faut que chacun prenne ses responsabilités et s’en saisisse, agriculteurs, industriels et distributeurs. En mai, les filières avaient toutes publié leurs coûts de production, ce qui doit leur permettre de justifier une meilleure répartition de la valeur. Nous serons très vigilants.

 

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