Dans une Argentine divisée, la légalisation de l’IVG de nouveau examinée au Congrès

Dans une Argentine divisée, la légalisation de l’IVG de nouveau examinée au Congrès

Les députés doivent débattre jeudi 10 décembre du projet de loi porté par l’exécutif. Si la balance penche en faveur de la légalisation chez les députés, le vote s’annonce bien plus serré au Sénat.

A quelques jours du vote des députés sur la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), l’enthousiasme des militantes féministes est à son comble. Covid-19 oblige, la ferveur dans les rues n’est cependant pas la même qu’en 2018, lorsque des centaines de milliers d’Argentines avaient défilé, des mois durant, à Buenos Aires, pour soutenir une proposition de loi en faveur de la légalisation – un texte approuvé par les députés en juin 2018, puis rejeté deux mois plus tard au Sénat.

Ces dernières semaines, les mobilisations ont été plus timides et se concentrent davantage sur les réseaux sociaux ou à travers des campagnes d’affichage sur la voie publique. La dernière en date, visible sur les murs et les panneaux de la capitale, reprend un motif déjà utilisé depuis plusieurs années par la Campagne pour le droit à l’avortement légal, sans risques et gratuit (le collectif d’associations qui se bat depuis quinze ans pour la légalisation) : un cintre blanc, symbole de l’avortement clandestin, sur fond vert, avec pour légende « Adieu ».

Le projet de loi du gouvernement doit être examiné et voté par les députés jeudi 10 décembre. Une date particulièrement symbolique, puisqu’elle correspond non seulement à la Journée internationale des droits de l’homme, mais aussi à l’anniversaire de l’arrivée au pouvoir du président péroniste de centre gauche Alberto Fernandez, qui avait fait de la légalisation de l’IVG l’une de ses promesses de campagne.

« La mobilisation de 2018 a installé le sujet de l’avortement dans le débat public. Mais avoir un texte porté par l’exécutif donne un tout autre poids à ce débat », estime Patricia Gomez, professeure de sciences politiques à l’université de Buenos Aires, spécialiste du féminisme et des questions de genre. « Le gouvernement a fait de cette demande historique du mouvement féministe une priorité », souligne Monica Macha, députée du Frente de Todos, la coalition au pouvoir, qui se dit confiante sur le vote de cette semaine.

« Pas de discipline de parti »
Selon les calculs de l’organisation féministe Economia Feminista, le projet de loi devrait être approuvé sans encombre à la Chambre des députés : 127 députés se sont déclarés pour, contre 110 opposés à la légalisation – il y a également une vingtaine d’indécis. « C’est l’un des rares sujets sur lesquels il n’y a pas de discipline de parti », indique la politiste Patricia Gomez, « comme ce fut le cas de la loi sur le divorce [promulguée en 1987] ». En 2018, les femmes parlementaires de différents groupes politiques, surnommées les « sororas », s’étaient unies autour de leur soutien au droit à l’avortement, un fait rare dans un pays habituellement divisé par la grieta, la fracture politique entre péronisme et anti-péronisme.

« Notre union ne s’est jamais fissurée sur les thématiques liées au féminisme », affirme la députée Monica Macha. En 2018, l’intervention de Silvia Lospennato, députée du parti libéral PRO alors au pouvoir, avait ému jusqu’aux larmes ses consœurs d’autres partis : la députée avait achevé un vibrant discours en exigeant « Que sea ley ! » (« Que ce soit la loi ! »), foulard vert, le symbole de la lutte pour le droit à l’avortement, noué au poignet. « Les divisions sur ce ­sujet sont bien plus notables entre les provinces argentines qu’entre les partis », estime Patricia Gomez, qui établit une frontière entre les régions du centre et du sud et celles, plus conservatrices et catholiques, du nord de l’Argentine.

Soutenus par l’Eglise catholique, et par les Eglises évangéliques, qui gagnent du terrain en Argentine, les opposants à l’avortement sont, eux aussi, particulièrement mobilisés. Des militants qui ont été « pris par surprise devant l’ampleur de la mobilisation en 2018, mais ont eu le temps de s’organiser et de s’unir ces deux dernières années », estime Mme Gomez. Samedi 28 novembre, des milliers d’entre eux ont défilé devant le Congrès, dans le centre de Buenos Aires, et dans 250 autres villes du pays, arborant un foulard bleu ciel et portant des pancartes avec pour slogans « Sauvons les deux vies » – celle de la femme enceinte et celle du fœtus – ou « Nous luttons pour ceux qui n’ont pas de voix ».

« Un risque politique très élevé »
C’est ce camp qui domine au Sénat, où, si le projet de loi est adopté par les députés, le vote devrait se tenir début janvier au plus tard. Toujours selon les estimations de l’organisation Economia Feminista, à la Chambre haute du Congrès, 35 parlementaires devraient voter contre la légalisation et 33 pour. Deux sénatrices et un sénateur encore indécis pourraient faire basculer le résultat en faveur de la légalisation, mais le vote s’annonce extrêmement serré.

« Le gouvernement est convaincu que le texte peut passer et veut faire de cette loi la grande réussite de son début de mandat. Mais c’est un risque politique très élevé dans un contexte si instable », pointe Mme Gomez. La première année d’Alberto Fernandez au pouvoir a été marquée par la pandémie et par l’aggravation de la crise économique et sociale. La gestion du ­Covid-19, d’abord saluée dans le pays et à l’étranger, est de plus en plus critiquée face au lourd bilan humain que déplore l’Argentine.

Jeudi 10 décembre, les deux camps se feront face sur une place du Congrès divisée en deux zones, une verte et une bleu ciel, comme en 2018. La session parlementaire extraordinaire – au cours de laquelle sera également examiné un projet de loi sur un plan d’aide pour les femmes enceintes et les jeunes mères vulnérables – pourrait durer près de trente heures.

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