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Bolivie : coup d'État ou fraude électorale ?

Bolivie : coup d'État ou fraude électorale ?

REPORTAGE. Evo Morales, réfugié au Mexique, crie au coup d'État et incite ses partisans à cultiver le chaos. Ses opposants dénoncent une fraude électorale

Et soudain, il n'y a plus un bruit. Ils sont des milliers, sourcils froncés, tête baissée ou regard vers l'horizon, unis dans un silence épais, entre tristesse et colère. Sur l'avenue ponctuée d'immeubles en briques, on n'entend plus que le bourdonnement du téléphérique menant à la ville lunaire d'El Alto, l'une des plus hautes du monde, à 4 150 mètres d'altitude. Quelque part au loin trône la cime enneigée du Huayna Potosí, à 6 088 mètres. Plus bas, après des étages de bicoques multicolores, s'étend la capitale, La Paz. Et à ce cabildo, réunion citoyenne que les manifestants disent spontanée, il y a des femmes en pollera (jupe multicolore traditionnelle) et bombín (chapeau rond) et des hommes tenant des whipalas, le drapeau indigène. L'orateur a demandé une minute de silence pour les neuf morts de Cochabamba et le temps s'est suspendu. Il conclut : « Gloire aux morts ! À bas les putschistes ! »

« On n'est plus des idiots, on a les réseaux sociaux »

Victor Hugo Fernández, avocat, dénonce : « L'oppression droitière s'est réveillée, nous rejetons ce gouvernement de transition. Ils tuent nos frères ! » El Alto compte un million d'habitants, la manifestation ne les représente certes pas tous. Mais ici, ils sont sûrs que le départ d'Evo Morales, le 10 novembre, fut un coup d'État. « La fraude électorale est un mensonge, l'oligarchie a conspiré, avec Trump », lance un homme en rouge. Il s'appelle Hugo Chávez, « comme le président du Venezuela qui n'est pas mort » et appartient aux Ponchos rojos, la milice de l'ethnie aymara dévouée à Morales. Pour lui, l'ex-président a représenté la dignité, dans ce pays où les indigènes, 62 % de la population, ont si longtemps été méprisés. « On n'est plus des idiots, on sait les choses, on a les réseaux sociaux, on sait que tout ça, c'est pour prendre notre lithium ! », crie une manifestante. Dans le téléphérique, une femme pleure : « On nous traite comme des animaux ! Avant, une femme en pollera ne pouvait pas aller à l'université, on ne souscrivait des prêts qu'en dollars, Evo a changé ça ! »

Depuis l'élection présidentielle du 20 octobre, la Bolivie se déchire. C'est un combat de récits, entre ceux qui crient au coup d'État et ceux qui dénoncent la fraude. L'histoire avait pourtant bien commencé. C'était celle d'un berger de lamas de l'Altiplano né en 1959 dans une famille de paysans pauvres aymaras, puis militant de la centrale ouvrière bolivienne dans le Chaparé, zone de culture récente de la coca. Député du Mouvement vers le socialisme (MAS), il devient chef de file des « cocaleros » (cultivateurs de coca). En octobre 2003, il mène contre le président Gonzalo Sánchez de Lozada une révolte dont la répression sanglante cause plus de soixante morts.

Evo Morales est largement élu président de la République en 2006, puis 2009. Il n'a droit qu'à deux mandats, mais il argue que son deuxième est le premier puisqu'il a fait voter une nouvelle Constitution. Il est réélu en 2014 et les choses se corsent : il lance un référendum, le 21 février 2016, pour pouvoir se représenter avec son vice-président, Álvaro García Linera. « Si le peuple dit non, que va-t-on faire ? On ne va pas faire un coup d'État ! Nous rentrerons chez nous, mais nous sommes confiants », déclare-t-il en conférence de presse. Or la réponse est non, à 51,3 %. Fin du conte de fées. Loin de « rentrer chez lui », Morales fait émettre au tribunal constitutionnel, qui lui est acquis comme toutes les autres instances du pouvoir, une sentence, fondée sur l'article 23 de la Convention américaine des droits humains, qui dispose que « tous les citoyens doivent jouir du droit de voter et être élus lors d'élections périodiques authentiques ».

« Morales utilise les moyens de l'État pour sa campagne »

Il se présente donc en 2019, pour la quatrième fois au lieu de deux. « Une rupture de l'ordre constitutionnel, cela veut dire que n'importe quel criminel pourrait se présenter ! », souligne Bernardo Wayar, avocat constitutionnaliste. Pour lui, la fraude commence bien avant le 20 octobre. « Il y a rupture des principes d'égalité et de proportionnalité, Morales utilise les moyens de l'État pour sa campagne, inaugure des écoles la veille de l'élection, achemine des électeurs dans les bureaux où il n'est pas populaire. Puis il y a une grossière falsification des actes, on le sait parce qu'il y a des photos avant et après, pour le comptage rapide », détaille-t-il. Le soir du vote, les résultats pointent vers un second tour que Morales pourrait perdre. Le comptage s'interrompt pendant 23 heures et quand il reprend, il le donne miraculeusement vainqueur dès le premier tour. « L'entreprise de comptage m'a appelé pour me prévenir qu'on leur coupait l'électricité », raconte un observateur.

Flairant la fraude, une partie du pays, qui avait appelé au « vote sanction » pour non-respect du référendum de 2016, s'enflamme. Morales demande un audit à l'Organisation des États américains, pensant qu'il s'en tiendra à sa première recommandation, qui était un second tour pour calmer les esprits. D'autant que le secrétaire général de l'OEA, Luis Almagro, est personnellement venu appuyer sa candidature au mois de mai, allant jusqu'à danser avec des « cocaleras » de douteuse réputation. Quand Morales apprend le contenu du rapport de l'OEA, dévastateur, il tente de le bloquer. Lui-même raconte à la BBC qu'il a tenté de joindre Almagro pour lui dire de ne pas sortir un document qui embraserait le pays, et s'étonne qu'il ne décroche pas. Car c'est écrit noir sur blanc : environ 350 000 votes ont été altérés, alors que la marge déterminante pour le second tour est de 40 000, les urnes ont été ouvertes en chemin, il y a même eu un serveur informatique parallèle de transmission des données. En Argentine, l'analyse des actes révèle un nombre supérieur de votants à celui des Boliviens inscrits sur les listes électorales !

Ambiance de chaos

L'ampleur de la fraude est telle que l'élection est nulle, l'OEA recommande de nouvelles élections : « L'équipe d'audit ne peut valider les résultats de la présente élection, et recommande un autre processus électoral. Tout processus futur devra compter sur de nouvelles autorités électorales pour pouvoir mener un scrutin fiable. L'équipe d'auditeurs continuera à traiter l'information et les plus de 250 plaintes reçues sur le processus électoral pour le rapport final qui contiendra des recommandations. Cependant, les découvertes préliminaires sont indéniables. » Les violences dans le pays redoublent, des tribunaux électoraux sont incendiés. Evo Morales demande à l'armée de réprimer, celle-ci refuse. Le 10 novembre, effrayé, réfugié dans son fief de Chaparé, il commence par reconnaître la fraude et propose de nouvelles élections. Mais il est trop tard. Devant le chaos et sur la « suggestion » du commandant Williams Kaliman, chef d'état-major, il démissionne. « C'est tout simplement un trouillard, je l'ai vu dans les conflits de cocaleros pendant des années, il était toujours à l'arrière », raconte un ancien membre du pouvoir. Après des négociations avec le Pérou, qui rechigne à le laisser survoler son territoire, puis l'Équateur, qui refuse, il rejoint le Mexique en survolant la mer. Non sans avoir, finalement, affirmé être victime d'un coup d'État.

La narration du coup d'État fait florès, étant donné le rôle de l'armée. « Elle a agi ainsi parce qu'elle est traumatisée, explique Carlos Mesa, le candidat malheureux, historien. Après la répression de 2003, le haut commandement militaire a pris des peines de prison de 12 ans, alors que le président Lozada, lui, est tranquillement à Washington. Kaliman ne voulait pas payer les pots cassés. » Quand on lui demande de sévir, l'armée demande que chaque ministre signe l'ordre. Beaucoup refusent. Par ailleurs, la « suggestion » de l'armée au président est prévue par la loi organique. Selon Pablo Solón, plusieurs fois ministre entre 2006 et 2011, « Kaliman a beau être un homme d'Evo, il s'est préservé lui, ainsi que l'institution. Il a ensuite accepté avec empressement que la présidente intérimaire nomme un nouveau commandement, car il savait qu'il y aurait des morts et ne voulait pas être responsable. » Pour résumer, il exerce une disposition légale, la suggestion, il est démis par la présidence, donc ne tire aucun profit du changement, et les militaires n'exercent aucun pouvoir dans le nouveau gouvernement. Difficile, dans ces conditions, de parler de coup d'État.

Devant les démissions en cascade, le pouvoir revient à la deuxième vice-présidente du Sénat, Jeanine Añez, femme politique de province inexpérimentée, qui prête serment sans quorum, car le MAS ne se joint pas à la session, prétextant qu'il n'a pas été invité. Le vide de pouvoir est inenvisageable et la succession, automatique, mais le message est désastreux. « C'est un coup d'État civil, politique, militaire et parlementaire, assène ainsi Sonia Brito, députée du MAS. Luis Almagro répondait à un plan ourdi de l'étranger. Et Adriana Salvatierra, la présidente du Sénat (du MAS) n'a démissionné que par oral, or il faut une lettre, ce devrait être elle, la présidente, pas Jeanine Añez, qui s'est autoproclamée. Nous ne l'acceptons pas. » Le MAS, majoritaire au Congrès, souffle sur les braises, car la Constitution ne dit pas qu'une lettre soit nécessaire pour qu'une démission soit acceptée. Et celle d'Evo Morales n'a toujours pas été validée… La suite donne raison à Kaliman. Car les violences ne font que redoubler.

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