Bataille diplomatique autour de la Banque interaméricaine de développement

Bataille diplomatique autour de la Banque interaméricaine de développement

Les 12 et 13 septembre doit se tenir l’élection du nouveau président de la BID. Si la tradition veut que ce poste soit réservé à une personnalité latino-américaine, Donald Trump a décidé de présenter son propre candidat.

Ce devait être une formalité. L’élection du président de la Banque interaméricaine de développement (BID), la première institution financière régionale du monde, n’avait jusque-là jamais fait l’objet de débats. Mais en juin, elle s’est transformée en un enjeu diplomatique, un de plus dans la bataille que mène le président des Etats-Unis, Donald Trump, contre le multilatéralisme et dans son conflit avec la Chine.

La BID, fondée en 1959 dans le but de réduire la pauvreté en Amérique latine et dans les Caraïbes, est la principale source de financement de la région. Elle est intégrée par 48 pays membres, dont les Etats-Unis, principaux bailleurs, et 14 pays de l’Union européenne ; mais seuls les pays de la région « en développement » sont bénéficiaires des aides qu’elle concède (13,5 milliards de dollars en 2018).

C’est peu de dire que l’initiative de Donald Trump n’a pas fait l’unanimité

Les 12 et 13 septembre doit se tenir l’élection du nouveau président de la BID pour remplacer le Colombien Luis Alberto Moreno. La tradition, qui remonte aux origines de la banque, veut que ce poste soit réservé à une personnalité latino-américaine. Mais cette année, Donald Trump a décidé de présenter son propre candidat, Mauricio Claver-Carone, un de ses principaux conseillers sur l’Amérique latine. Né en Floride d’un père espagnol et d’une mère cubaine, c’est un farouche partisan de l’embargo contre Cuba et de la méthode forte pour venir à bout du régime du président vénézuélien, Nicolas Maduro.

M. Claver-Carone devait être élu sans difficulté. Mais c’est peu de dire que l’initiative de M. Trump n’a pas fait l’unanimité. Le geste a été vu comme un coup de force pour renforcer la mainmise des Etats-Unis sur les institutions régionales, alors même que le vice-président de la BID en a toujours été originaire et que son siège est à Washington.

Un rôle crucial Le sous-continent étant le plus touché de la planète par l’épidémie de Covid-19 et les perspectives économiques s’annonçant catastrophiques – 45 millions de personnes pourraient basculer dans la pauvreté –, le rôle de la BID sera crucial dans les mois à venir. « Il est impératif de réfléchir à quel type de BID nous voulons : comment va-t-on accéder au vaccin, quel type d’investissements allons-nous obtenir pour améliorer les systèmes de santé…?, souligne Federico Merke, professeur de relations internationales de l’université de San Andres, à Buenos Aires. Il est signataire, aux côtés de 130 autres personnalités latino-américaines, d’une tribune publiée début août réclamant une « réflexion urgente » sur l’exercice de la BID dans le contexte pandémique.

Une fronde s’est organisée autour de l’Argentine, qui présente son propre candidat, Gustavo Beliz – actuel secrétaire aux affaires stratégiques à Buenos Aires, et fonctionnaire de la BID pendant quinze ans –, afin de repousser le scrutin prévu en septembre. L’Union européenne s’y est ralliée. « Il faut prendre le temps d’une vraie discussion et pouvoir se rencontrer physiquement, affirme une source européenne à Bruxelles. Le contexte sanitaire de l’Amérique latine ne le permet pas. Il est plus sage d’attendre. »

L’effort de Washington est aussi interprété comme une tentative de contrebalancer l’influence croissante de la Chine dans la région

Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, a envoyé une lettre aux pays européens membres de la BID pour les convaincre de la nécessité d’un délai. Si Mauricio Claver-Carone n’est pas directement visé, c’est bien la stratégie de M. Trump qui préoccupe. « Cette institution a toujours élu à sa tête un représentant issu d’un pays d’Amérique latine. Pourquoi changer cela ?, s’interroge la source européenne. L’ordre mondial est basé sur certains équilibres. Changer cette tradition fragiliserait l’équilibre. Nous traversons une période où l’on détruit les compromis de l’ordre multilatéral, dans presque chaque domaine. »

M. Borrell a été suivi, mardi 18 août, par vingt-trois ex-présidents ou ex-chefs de gouvernements du Club de Madrid, qui ont signé une lettre demandant le report de l’élection à mars 2021. Le texte, signé entre autres par l’ex-premier ministre espagnol Felipe Gonzalez, l’ex-président brésilien Fernando Henrique Cardoso ou encore l’ex-premier ministre belge Yves Leterme, souligne qu’« une décision précipitée pourrait finir par affaiblir l’institution juste au moment où l’Amérique latine et les Caraïbes ont le plus besoin d’elle ».

L’effort de Washington pour placer son candidat est aussi interprété comme une tentative de contrebalancer l’influence croissante de la Chine dans la région. « Pékin est en train de devenir le principal allié commercial de nombreux pays, il est donc en concurrence avec les Etats-Unis sur des projets de développement et d’infrastructures », souligne l’analyste politique argentin Daniel Blinder, chercheur au Conseil national de recherche scientifique et technique. La région, abonde Federico Merke, « doit éviter que la BID devienne un nouvel espace de confrontation entre la Chine et les Etats-Unis ».

« Un regard très biaisé »

Seule façon de repousser l’élection : l’abstention. Faute de quorum (75 % sont nécessaires pour la validation du vote), le scrutin serait statutairement repoussé à mars 2021. Après la présidentielle du 3 novembre aux Etats-Unis, donc. L’espoir secret étant que Donald Trump soit battu par son rival démocrate, Joe Biden, qui s’est exprimé contre la candidature de M. Claver-Carone.

Le dernier verrou a sauté le 7 août, lorsque le Mexique a rejoint le camp du report du scrutin, officiellement à cause de l’impossibilité de se rencontrer pour négocier. Le positionnement de son président, Andres Manuel Lopez Obrador (« AMLO »), est d’autant plus important qu’il a été difficile à obtenir. Si l’élection avait lieu en septembre, « Mexico, qui appuie la candidature argentine, serait contraint de soutenir le candidat des Etats-Unis pour éviter des tensions avec son principal partenaire économique », souligne Iliana Rodriguez, spécialiste des relations internationales à l’université du Tec de Monterrey.

Le « Financial Times » a appelé les pays membres à « ne pas accepter une prise de contrôle » des Etats-Unis

Le basculement du Mexique a provoqué la colère de Mauricio Claver-Carone. Celui-ci s’en est violemment pris à l’Argentine, critiquant la « tentative d’obstruction » de Buenos Aires, qu’il a comparée à « voler le ballon avant la fin du match ». « En quoi serais-je moins latino [que le candidat argentin] ? », s’est-il indigné, rappelant que « les Etats-Unis sont le deuxième pays avec le plus d’hispanophones après le Mexique » et qu’ils n’ont « aucune tentation impérialiste » : « C’est triste que l’on utilise de nouveau cette rhétorique des années 1960 », a-t-il asséné. Federico Merke craint au contraire que « le regard très biaisé et idéologique que porte M. Claver-Carone sur l’Amérique latine » ne porte préjudice à la BID. Un soutien inattendu à cette position est venu du Financial Times, pas spécialement un repaire marxiste, qui a appelé, sans ambages, les pays membres, y compris les Européens, le Canada ou le Japon, à « ne pas accepter une prise de contrôle » des Etats-Unis : « Ils devraient s’unir derrière un candidat latino-américain hautement qualifié ayant l’expérience et la stature nécessaires pour diriger la BID à un moment critique. Le multilatéralisme est important. »

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