Avec Spoutnik V, la Russie renforce son influence en Argentine

Avec Spoutnik V, la Russie renforce son influence en Argentine

La production du vaccin devrait commencer dès le mois de juin dans le pays – qui avait aussi été le premier de la région à l’approuver –, une première en Amérique latine.

A Buenos Aires, l’annonce intervient au pire moment de la pandémie, alors que les cas de Covid-19 sont au plus haut. L’Argentine devrait devenir, au mois de juin, le premier pays d’Amérique latine à produire le vaccin russe Spoutnik V, dans le cadre d’un accord entre le fonds souverain d’investissement direct russe (RDIF) et le laboratoire privé argentin Richmond, tandis que 21 000 doses ont déjà été élaborées, sous forme de test. Elles sont maintenant soumises au contrôle de qualité auprès de l’institut russe créateur du vaccin, Gamaleïa.

« Nous sommes très enthousiastes. Ce sera une grande occasion de faire avancer la lutte contre la pandémie, non seulement en Argentine, mais aussi en Amérique latine », s’est félicité, mardi 20 avril, le président argentin, Alberto Fernandez (centre gauche), marquant une nouvelle étape du lien diplomatique avec la Russie, plus que jamais vigoureux depuis la pandémie. Le même jour, le ministre de l’économie argentin, Martin Guzman, terminait une visite à Moscou – avec la question des vaccins et de la dette argentine au centre des conversations –, surprise d’un agenda qui prévoyait initialement une tournée circonscrite à quatre capitales européennes, dont Paris.

Dès le mois de décembre 2020, alors que la communauté internationale ne mise guère sur le vaccin russe, entouré de suspicions jusque dans son propre pays – balayées en février 2021 par une étude confirmant son efficacité, publiée dans la revue britannique The Lancet –, l’Argentine est le premier pays d’Amérique latine à approuver le Spoutnik V. Un avion est dépêché à Moscou afin de récupérer les premières doses.

Dans une communication aux accents patriotiques, le décollage de l’appareil est commenté en direct à la télévision… par Victor Hugo Morales, le journaliste même qui avait posé sa voix sur le but de Diego Maradona face à l’Angleterre, lors du mondial de 1986. « Nous avons la balle dans notre camp pour aller chercher le but en Russie. (…) Un vol vers Moscou, un vol vers la vie », s’est enflammé le célèbre présentateur, avant d’ajouter : « Que ceux qui pensent à la guerre froide s’enlèvent cette idée de la tête ! [La Russie] est un pays capitaliste ! »

Relations « pragmatiques »
« Avec la diplomatie des vaccins, la Russie renforce son influence en Argentine, de façon inédite. Cela représente aussi une porte d’entrée en Amérique latine lui permettant de contrebalancer l’influence des Etats-Unis », analyse Ariel Gonzalez Levaggi, chercheur au Centre des études internationales de l’Université catholique argentine. En visite à Buenos Aires à la mi-avril, Juan Gonzalez, conseiller du président américain Joe Biden pour l’Amérique latine, n’a pas manqué de critiquer, lors d’une interview avec la presse argentine : « Ce mercantilisme des vaccins de la part de la Chine et de la Russie est une façon de gagner en influence, mais cela n’offre pas une réponse globale à la pandémie ; ce que nous, nous allons faire, selon les normes internationales. »

A mille lieues des récriminations européennes et américaines à la suite de l’emprisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny, en Argentine, les atteintes aux droits humains ne sont pas commentées. « Les relations doivent être absolument pragmatiques, il faut établir un équilibre délicat entre les valeurs et les intérêts », avance Ricardo Lagorio, ex-ambassadeur de Buenos Aires à Moscou (2017-2020), qui complète, dans une pirouette : avec les accords entourant le Spoutnik V, « les droits humains de l’Argentine sortent bénéficiaires, car la santé est un droit ».

« L’achat de vaccins à la Russie s’inscrit dans la logique d’une relation qui s’est fortement concentrée dans les domaines de la science et de la technologie », souligne Bernabé Malacalza, chercheur en relations internationales au Conseil national de la recherche scientifique et technique (Conicet). La relation commerciale n’est pas inexistante : l’Argentine, dont la balance commerciale est excédentaire, exporte notamment viande et fruits vers la Russie, pour un montant de 814 millions de dollars (673 millions d’euros) en 2019, selon la chambre de commerce argentino-russe. Une somme qui reste faible au regard des échanges réalisés par l’Argentine avec ses principaux partenaires commerciaux, le Brésil, la Chine ou les Etats-Unis.

« L’anti-Occident »
« C’est à partir de 2008 [sous la présidence de Cristina Fernandez de Kirchner, gauche] et la signature de différents accords bilatéraux que le lien s’est resserré », rappelle Bernabé Malacalza. Depuis, la relation a perduré, y compris sous le gouvernement de centre droit de Mauricio Macri (2015-2019). « Actuellement, pour l’aile la plus à gauche du gouvernement argentin, le président russe, Vladimir Poutine, représente l’anti-Occident et une alternative aux Etats-Unis », note M. Gonzalez Levaggi.

Avec le transfert de technologies et la production nationale, l’enjeu est aussi pour l’Argentine de faire du Spoutnik V un tremplin qui lui permettrait de gagner en influence régionale, en exportant le vaccin en Amérique latine. Ami naturel du gouvernement péroniste depuis son arrivée au pouvoir, en décembre 2019, l’ex-président bolivien Evo Morales, de retour dans son pays à l’issue de son exil argentin – après que son dauphin, Luis Arce, a été élu président en octobre 2020 –, s’est empressé d’en faire les louanges sur Twitter : « Nous nous réjouissons et félicitons l’initiative du président frère Alberto Fernandez. »

Si le laboratoire argentin tient les délais et parvient à faire décoller la vaccination, encore lente dans le pays, « cela peut générer un impact d’image qui augmente la légitimité de la Russie auprès de l’Argentine », anticipe M. Malacalza. Se poserait alors la question de « la dette de gratitude », selon les termes de M. Gonzalez Levaggi. « Comment l’Argentine la rachèterait-elle ? On peut penser à différentes propositions de la Russie actuellement en suspens, notamment de projets énergétiques ou de ventes d’équipement militaire », remarque ce dernier.

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