Avec la fin des illusions sur la Chine, le vent a tourné en Europe. Il souffle maintenant en direction de l’Indo-Pacifique

Avec la fin des illusions sur la Chine, le vent a tourné en Europe. Il souffle maintenant en direction de l’Indo-Pacifique

L’UE a suspendu son projet d’accord global d’investissement conclu avec Pékin en décembre 2020. La nouvelle dynamique géopolitique favorise un rapprochement avec New Delhi, note, dans sa chronique, Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

« Absolument incompréhensible ! » Cette fois, pour Heiko Maas, le chef de la diplomatie allemande, la coupe est pleine. De nouveau, lundi 10 mai, la Hongrie vient de bloquer, seule contre vingt-six, une déclaration de l’Union européenne (UE) condamnant la répression menée par Pékin à Hongkong, déclaration qui requiert l’unanimité des Vingt-Sept. « Incompréhensible », vraiment ? Ou trop limpide ?

En décidant de rendre publique l’explication du silence institutionnel européen sur cette répression, le ministre allemand a levé le voile sur les raisons de l’obstruction de Budapest : c’est, selon lui, dans « les bonnes relations entre la Chine et la Hongrie » qu’il faut les chercher.

De fait, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, ne s’en cache pas, révélant volontiers, au détour d’une interview récente, qu’il venait d’avoir le président Xi Jinping au téléphone. Et d’après Pékin, au cours de leur dernier entretien, M. Xi a dit à M. Orban combien il appréciait que la Hongrie « suive fermement une politique d’amitié à l’égard de la Chine ».

Le diable est dans les détails
L’affaire est d’autant plus irritante pour Berlin que les Allemands eux-mêmes se sont pris les pieds dans le tapis avec Pékin. L’Allemagne est de loin le pays de l’UE qui exporte le plus en Chine ; soucieuse d’entretenir cette dynamique et largement encouragée par M. Xi, la chancelière, Angela Merkel, a imposé à ses partenaires européens un accord global d’investissement (CAI) avec Pékin qu’elle a tenu à conclure avant la fin de la présidence tournante allemande de l’UE, le 30 décembre 2020. Il a fallu aller vite, on a laissé les détails pour plus tard. Or, comme dit l’adage, « le diable est dans les détails ».

Depuis, les détails sortent au compte-gouttes et le compte-gouttes tourne au supplice chinois. Le journal allemand Welt am Sonntag a ainsi découvert une pépite dans l’annexe II, entrée 9 du projet d’accord : « Les cadres dirigeants des organisations à but non lucratif autorisées à opérer en Chine devront être des citoyens chinois. » Concrètement, cela veut dire que si, par exemple, la Fondation Konrad Adenauer, bras philanthropique de la CDU de Mme Merkel, a un bureau en Chine, il devra être dirigé par un Chinois – ce qui n’est pas exactement une garantie d’indépendance.

En mars, lorsque les annexes ont été publiées, certains passages passés au peigne fin ont révélé une étrange conception de la réciprocité, pourtant vantée par les promoteurs du deal. Ainsi (Annexe I, entrée 22, pour la partie chinoise), les termes des investissements dans le domaine de l’audiovisuel disposent qu’aucun film ou série télévisée européen ne peut avoir accès aux écrans chinois entre 19 heures et 22 heures sans autorisation de l’Etat ; de même, seuls les dessins animés chinois peuvent être diffusés sur les chaînes d’animation en Chine entre 17 heures et 22 heures.

Ces règles draconiennes, que les négociateurs chinois ont pris soin de graver dans le marbre du projet d’accord, ne trouvent en revanche pas leur pendant dans les annexes qui détaillent les termes des investissements pour la partie européenne ; l’Europe reste, elle, fidèle à sa noble philosophie d’ouverture.

L’intérêt d’un rapprochement
Très critiqué par les opposants au régime chinois et par le Parlement européen, le CAI était déjà mal en point lorsque Pékin a décidé de sanctionner en mars plusieurs élus et chercheurs européens, en riposte à des mesures prises par l’UE contre des responsables chinois impliqués dans la répression des Ouïgours.

De mal en point, il est devenu moribond. La Commission européenne a fini par enfoncer un clou dans son cercueil par la voix d’un de ses vice-présidents, le Letton Valdis Dombrovskis, lorsque celui-ci a reconnu, le 4 mai, que le climat politique n’était « pas propice » à la ratification de l’accord par le Parlement européen. RIP le CAI. Fin des illusions.

Le vent a tourné. Aujourd’hui, il souffle nettement en direction de l’Indo-Pacifique. Le 8 mai, à la faveur d’un sommet européen réuni à Porto auquel avait été convié, à distance, le numéro un indien, Narendra Modi, l’UE a décidé de relancer les négociations sur un accord de libre-échange avec l’Inde, qui avaient échoué en 2013 après des années de frustrants pourparlers. A Porto, on a parlé de projets communs d’infrastructures, d’un éventuel accord sur les investissements… Autant de sujets qui relevaient d’abord jusqu’ici de l’agenda UE-Chine.

L’Inde n’est pas la Chine et l’une ne remplace pas l’autre. Mais, plongée dans la tragédie de la pandémie qui l’affaiblit face à sa grande rivale de l’Asie, l’Inde partage avec l’UE l’intérêt de ce rapprochement, au-delà du casse-tête commercial.

Brillant diplomate féru de géopolitique, le ministre indien des affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, saisit cette dynamique mieux qu’aucun autre. Fils d’un des architectes de la doctrine stratégique indienne, frère de l’historien spécialiste de l’histoire globale Sanjay Subrahmanyam, il a été ambassadeur à Washington et à Pékin. Dans un entretien publié le 9 mai par Politico, il justifie clairement la relance de la relation Bruxelles-New Delhi par les bouleversements de l’ordre international. « La chimie » est différente d’il y a dix ans, dit-il.

Le mot n’est jamais prononcé mais il y a, bien sûr, un éléphant dans la pièce : la Chine. Pour Jaishankar, la pandémie, loin d’être un épisode passager, a créé une nouvelle normalité dans les relations internationales. Comme l’Inde, l’UE a pris conscience des failles dans la sécurité de ses approvisionnements. « Nous devons restructurer le monde, le réaménager, en prenant les situations de type pandémique comme une constante », dit le ministre indien. Il encourage l’UE à être « plus active et plus visible » dans la région indo-pacifique. A « se couvrir », dit-il. Les Etats-Unis y sont déjà. Nul doute que dans son esprit, l’Inde ainsi entourée se sentirait un peu mieux « couverte ».

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