Argentine la pandémie frappe une économie déjà à bout de souffle

Argentine la pandémie frappe une économie déjà à bout de souffle

L’économie argentine, en récession depuis deux ans, est particulièrement affectée par la pandémie de Covid-19. Malgré les mesures d’urgence, les difficultés s’accentuent dans les quartiers populaires de Buenos Aires.

L’avenue Saenz a presque retrouvé son flux habituel de voitures, piétons et bus, qui font l’aller-retour entre la capitale et sa banlieue, située à quelques centaines de mètres de là. Emmitouflés jusqu’au nez, qu’ils ont recouvert d’un masque – obligatoire à Buenos Aires –, les habitants de Nueva Pompeya sont nombreux à vouloir profiter de la récente réouverture des commerces dits « non-essentiels » de ce quartier populaire du sud de la capitale.

Au 6 août 2020, 18 810 392 cas ont été enregistrés dans le monde, selon les données compilées par l'université américaine Johns Hopkins. Si l'on soustrait les guéris et les morts, on peut estimer qu'environ 6 746 451 personnes sont encore malades du Covid-19.

Bazars, magasins de jouets et boutiques de vêtements… Tous ont pu de nouveau lever le rideau le 20 juillet, après quatre mois de fermeture quasi totale, à l’exception d’une quinzaine de jours fin juin. Dans le contexte de crise économique et sociale qui frappe l’Argentine depuis 2018, ce long arrêt forcé a été dur. Certains ne s’en sont pas relevés : Ariel – qui souhaite ne pas donner son nom de famille –, propriétaire de trois petites maroquineries dans la ville, a dû fermer une boutique en juin, et envisage de mettre la clé sous la porte d’une deuxième.

L’un des plus longs confinements

« Les dettes s’accumulent, je ne sais plus comment gérer cela », explique le quinquagénaire, qui doit s’occuper seul de son magasin de Nueva Pompeya. Ses employées, qui vivent de l’autre côté du Riachuelo, le fleuve pollué délimitant la frontière sud de la capitale, ne font pas partie du personnel « essentiel » autorisé à prendre les transports en commun. La pandémie due au coronavirus a forcé Ariel à se renouveler : ses produits phares sont désormais les masques, fabriqués avec des chutes de tissus, qu’il vend 100 pesos pièce (moins d’un euro).

Comme ses confrères, Ariel a mis en place un protocole sanitaire strict pour recevoir les clients. Ces derniers sont priés de rester à l’entrée du magasin et de se désinfecter les mains s’ils veulent manipuler un produit. D’autres boutiques ont même tendu un film plastique en travers de la porte. Les gestes barrières sont particulièrement respectés dans la capitale depuis le début de l’épidémie. Face au Covid-19, l’Argentine a réagi vite : dès le 20 mars, son président Alberto Fernandez (centre gauche, au pouvoir depuis décembre) plaçait l’intégralité du territoire en confinement obligatoire, et ce alors que le pays ne comptait qu’une centaine de cas positifs. Cette réactivité explique en partie le faible bilan humain – quelque 220 600 cas dont 4 106 décès recensés au 5 août – comptabilisé par rapport à ses voisins brésilien ou chilien. Le confinement est toujours en vigueur à Buenos Aires et dans sa grande banlieue, mais il a été progressivement assoupli, permettant à la majorité des secteurs économiques de reprendre leur activité.

« Les secteurs les plus affectés sont ceux liés aux loisirs : l’hôtellerie, la restauration… Mais aussi la construction. Tout ce qui n’était pas qualifié d’activité essentielle s’est effondré, indique Lucia Pezzarini, économiste du cabinet de conseil Ecolatina, En avril, l’activité économique a touché le fond. » Le produit intérieur brut argentin a chuté de 26,4 % par rapport au même mois en 2019. « Ce n’est pas le confinement, mais la pandémie qui est responsable de ces difficultés économiques », répètent à l’envi les représentants de la coalition péroniste au pouvoir, face aux critiques de plus en plus vives concernant l’étendue du confinement argentin, l’un des plus longs au monde.

Travail clandestin et entraide

Le gouvernement a adopté une série de mesures d’urgence pour venir en aide aux entreprises : prise en charge d’une partie des salaires, moratoire sur les impôts, crédits à taux zéro… « Ce n’est pas suffisant. Les salaires sont loin de constituer l’unique coût à la charge des employeurs, souligne Mme Pezzarini. Quant aux crédits, les banques se montrent souvent réticentes à prêter à des entreprises en difficultés. » L’ampleur des dispositifs a été limitée par les contraintes budgétaires de l’Etat, pris dans d’intenses négociations sur la restructuration de la dette publique du pays. Rare bonne nouvelle sur le plan économique, un accord a été conclu avec les créanciers privés de l’Argentine, mardi 4 août. Maintenant, le gouvernement doit négocier avec le Fonds monétaire international, qui avait octroyé au précédent gouvernement un prêt de 44 milliards de dollars (37,23 milliards d’euros).

Selon la Fédération de commerce et d’industrie de Buenos Aires, 22 % des commerces de la capitale, soit 24 200 PME, auraient définitivement fermé depuis le début du confinement. Nueva Pompeya n’échappe pas à cette dure réalité : ça et là, plusieurs devantures de boutiques ont été couvertes d’affiches « A vendre » ou « A louer ».

« Nous n’avions jamais vécu ça », soupire Dario Pelizzari, propriétaire d’un petit salon de coiffure installé depuis le début du XXe siècle en plein cœur du quartier, à l’époque où celui-ci, peuplé d’immigrants européens et d’ouvriers, était aussi l’un des berceaux du tango, moins reconnu aujourd’hui que son proche voisin la Boca. « Ça a été très dur. Dans mon cas, les aides du gouvernement sont arrivées tard, deux mois après le début de l’épidémie », confie le barbier au look suranné, qui a obtenu un crédit à taux zéro lui permettant de payer ses factures.

Les coiffeurs ont été autorisés à rouvrir le 29 juillet à capacité réduite. « C’est déjà un grand soulagement, on commençait à perdre espoir », affirme l’un des deux barbiers du salon. Ce père de deux enfants – dont un né en pleine pandémie – a continué les coupes de cheveux de manière clandestine, chez lui : « J’avais peur de contaminer ma famille, que mes voisins me dénoncent… Mais c’était impossible de s’en sortir autrement. »

La pandémie n’a pas mis fin à toutes les « changas », les petits boulots non déclarés, mais en a interrompu beaucoup

A l’image du jeune barbier, de nombreux habitants ont dû recourir à la débrouille durant le confinement. Travail clandestin, entraide entre voisins, réseaux de solidarité… Près de 40 % des emplois sont informels en Argentine, une proportion qui est en moyenne plus élevée dans les quartiers populaires. La pandémie n’a pas mis fin à toutes les changas, les petits boulots non déclarés, mais en a interrompu beaucoup.

Mesure inédite, le gouvernement a mis en place un « revenu familial d’urgence » destiné notamment aux travailleurs du secteur informel. D’une valeur de 10 000 pesos (115 euros, un montant inférieur au seuil de pauvreté), celui-ci doit va être distribué une troisième fois à partir du 10 août. Cette aide, qui devait concerner 3 millions de personnes selon les calculs du gouvernement, a finalement été versée à près de 9 millions d’Argentins.

Soupe populaire

« Ce calcul erroné a mis en évidence une réalité qui était peu visible jusqu’ici aux yeux des décideurs de politiques publiques et leur a donné de meilleures informations sur ce secteur de la population », analyse Pablo Nemiña, sociologue et chercheur à l’université nationale de San Martín et à la Faculté latino-américaine de sciences sociales.

Plus de 20 000 employées de maison ont perdu leur travail depuis avril. Un chiffre qui ne tient pas compte des licenciements des travailleuses non déclarées, majoritaires au sein de cette profession, comme Paula Martinez. Cette mère célibataire de 52 ans, au chômage depuis le début de l’épidémie dans le pays, a commencé à se rendre plusieurs fois par semaine à une cantine solidaire de Nueva Pompeya avec sa fille de 12 ans : « Cela nous aide à tenir le coup. »

L’ambiance de ce vieux bar aux airs de saloon, situé à l’angle de deux petites rues résidentielles, est chaleureuse malgré les circonstances. Sous des étagères de bouteilles d’alcool qui prennent la poussière, les bénévoles de l’association Los Barditos ont dressé des tables, à deux mètres de distance les unes des autres, sur lesquelles ils ont disposé des plats de petits gâteaux. Un clown gonfle des ballons qu’il transforme tour à tour en chiens, épées et cœurs avant de les distribuer aux enfants venus prendre le goûter.

« Ce n’est pas vraiment légal, mais la police et les voisins sont au courant et ferment les yeux », glisse Eduardo Vassalini, membre de Los Barditos. En plus de cette cantine, le groupe d’amis a lancé, en 2019, une soupe populaire sur une petite place du quartier tous les jeudis soirs. Les bénévoles y distribuent des repas chauds à près de 120 personnes. « On voit de plus en plus de familles de classes moyennes qui viennent car ils n’ont plus d’autre possibilité », constate amèrement Eduardo.

Depuis le début de l’hiver austral, l’Eglise distribue une fois par semaine des colis alimentaires à près de 80 familles de Nueva Pompeya

Dans ce pays à forte tradition catholique, l’Eglise prend aussi sa part. « Nueva Pompeya est un quartier humble, de tradition ouvrière, qui a été durement frappé par la crise économique et sanitaire », décrit Joaquin Gersicich, frère mineur capucin à l’église de Notre-Dame de Pompeya. Cette grande bâtisse grise datant du début du XXe siècle est celle qui a donné son nom au quartier. Depuis le début de l’hiver austral, l’Eglise distribue une fois par semaine des colis alimentaires à près de 80 familles de Nueva Pompeya.

« Les deux ans de récession ont provoqué une grande détérioration des conditions de vie des Argentins, constate le sociologue Pablo Nemiña. Les salaires et le pouvoir d’achat se sont effondrés, le chômage a fortement augmenté, ainsi que l’inflation. » Cette dernière a frôlé les 54 % en 2019, et pourrait, malgré le gel des loyers et du prix de l’électricité et du gaz décrété en pandémie, atteindre 45 % en 2020 selon les prévisions d’économistes. Quant à la pauvreté, celle-ci pourrait concerner jusqu’à six enfants sur dix d’ici à la fin de l’année, d’après l’Organisation des Nations unies. « Lutter contre la pauvreté infantile est clé pour avancer vers un développement durable du pays », rappelle M. Nemiña. La fermeture des écoles en raison du Covid-19 a mis en lumière la fracture numérique en Argentine et a compliqué l’accès des enfants les plus vulnérables aux repas quotidiens distribués gratuitement dans les écoles publiques. Dans le grand Buenos Aires, où ont été recensés 90 % des cas de Covid-19 du pays, la date de reprise des cours n’a pas encore été fixée.

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